A la lecture, de Robien impose le b.a.-ba

Une circulaire rendue publique jeudi 5 janvier interdit de recourir aux méthodes "semi-globales" ou mixtes en cours préparatoire

Voilà sans doute le vrai premier texte qui porte la griffe « Robien ». Le ministre de l’éducation nationale s’est impliqué personnellement depuis plusieurs semaines dans le combat pour l’apprentissage de la lecture, qui débouche sur une circulaire rendue publique jeudi 5 janiver. Plus question d’une loi dont il aurait hérité de son prédécesseur ou d’une réforme copilotée avec d’autres ministères, comme celle de l’apprentissage. Le ministre a personnellement tranché un vieux débat sur les méthodes de lecture. Le temps est venu pour lui de mettre les points sur les i.

« Le but de ce texte est clair, a-t-il expliqué. Je veux établir une bonne fois pour toutes, de manière parfaitement explicite, quel cheminement appliquer pour apprendre à lire aux enfants. Je veux dire aussi clairement quel type de démarche doit être résolument écarté. Cela n’avait jusqu’ici jamais été fait. »

Bien que bannie des nouveaux programmes de 2002, la méthode dite « globale », qui repose sur une mémorisation des mots, continue d’être mise en œuvre en début d’année en cours préparatoire (CP), précédant le travail de décodage syllabique. « Ne jouons pas sur les mots, a averti hier Gilles de Robien, ces méthodes à départ global sont très couramment utilisées encore aujourd’hui. » Le texte de la circulaire présentée hier est désormais très clair.

"Des exercices systématiques de liaison entre lettres et sons"

Au CP, où se réalise l’apprentissage de la lecture, l’exclusivité est désormais accordée au « décodage et à l’identification des mots conduisant à leur compréhension ». La reconnaissance des mots nécessite « des exercices systématiques de liaison entre lettres et sons et ne saurait résulter d’une mise en mémoire de la photographie de la forme des mots qui caractérise les approches globales de la lecture, souligne Gilles de Robien. J’attends donc des maîtres qu’ils écartent résolument ces méthodes qui saturent la mémoire des élèves. »

Dans ce texte, qui sera appliqué dès la rentrée prochaine, le ministre fait donc du b.a.-ba un passage obligé et surtout préalable. Si elle a le mérite de la clarté, pour le grand public, la circulaire risque de provoquer des critiques chez les praticiens et spécialistes. Syndicat majoritaire dans le premier degré, le Snuipp a aussitôt dénoncé un texte très « restrictif ». Pour le secrétaire général, Gilles Moindrot, la méthode syllabique ne peut être présentée comme une panacée absolue : « La réussite ou l’échec ne sont pas dus aux seules méthodes utilisées. »

De nombreux chercheurs s’entendent sur le fait que l’apprentissage de la lecture requiert la mise en place simultanée de compétences. Certes, le décodage graphème/phonème est indispensable, mais aussi le travail sur la compréhension, le sens du mot et des textes. Se contenter du décryptage alphabétique représente un exercice aussi fastidieux que d’imposer des gammes répétées à un enfant sans lui faire écouter Mozart. Plutôt que de tracer une méthode unique, les « recommandations adressées aux enseignants devraient insister sur ce qu’ils n’ont pas le droit de ne pas enseigner », explique ainsi l’universitaire Roland Goigoux.

"En CP, le niveau des enfants est extrêmement hétérogène"

Même scepticisme chez les éditeurs scolaires. Dans un entretien au journal Le Parisien, en décembre, Gilles de Robien avait laissé entendre qu’il allait faire le ménage. Aujourd’hui, s’il n’est plus question de liste rouge, il rappelle qu’il attend des manuels qu’ils se conforment à la nouvelle circulaire. La mise en demeure semble, pour l’heure, laisser les éditeurs de marbre.

Marie-Noëlle Audigier, présidente de Savoir-Livre, association qui regroupe l’ensemble des éditeurs, n’imagine pas refaire l’ensemble des manuels : « En CP, le niveau des enfants est extrêmement hétérogène. La part de ceux qui ne maîtrisent pas le décodage syllabique est très minoritaire, environ 10 %. Si, pour ceux-là, il faut concevoir des outils complémentaires, nous le ferons. »

Le ministre de l’éducation a, jeudi 5 janiver, évoqué sans la nommer la fameuse « méthode Boscher » qui continue de s’arracher en librairie. « Les parents qui achètent chaque année 100 000 exemplaires d’une célèbre méthode syllabique ne le font pas sans raison », a glissé Gilles de Robien. Marie-Noëlle Audigier nuance : « La plupart de ceux qui l’achètent le font en maternelle. Il s’agit de parents qui souhaitent que leur enfant apprenne à lire avant l’entrée au CP. »

Piqué au vif cet automne à l’Assemblée nationale par des députés de la majorité qui l’interrogeaient sur la méthode globale, interpellé par des réseaux militants qui s’en prennent à la recherche pédagogique, Gilles de Robien a voulu faire preuve d’autorité. La réhabilitation du b.a.-ba ne doit cependant rien, à l’entendre, à des considérations idéologiques ou nostalgiques, mais à un simple parti pris de pragmatisme. Les États-Unis, l’Australie, la Grande-Bretagne viennent, sur la base d’études scientifiques, d’accomplir un retour au tout-syllabique. Il aurait été paradoxal que la langue française, dans laquelle la correspondance lettre-son est si forte, soit en retard d’une bataille. Le combat pour la lecture continue.

Bernard GORCE

mis en ligne le jeudi 5 janvier 2006
par ML



  
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