Faut-il assouplir la carte scolaire ?

L EXPRESSpropos recueillis par Anne Vidalie

Instaurée en 1963, elle devait permettre de mieux gérer collèges et lycées. Aujourd’hui, les parents revendiquent la liberté de choix. Au risque de tuer toute mixité sociale ?

Pour
-  Eric Maurin Economiste, chercheur au CNRS « Elle contribue à la fragmentation territoriale »

Il serait intéressant d’expérimenter un assouplissement de la carte scolaire dans les zones d’éducation prioritaires (ZEP). Aujourd’hui, quand un secteur est classé ZEP, les classes moyennes le fuient, le contexte social se dégrade et les résultats ne décollent pas. Le remède est presque pire que le mal. Pour faire revenir les classes moyennes, il faut désamorcer leur crainte de ne pouvoir scolariser leurs enfants ailleurs. Telle qu’elle est, la carte scolaire n’empêche absolument pas la ségrégation territoriale. En déterminant la géographie des prix du logement, elle contribue à la fragmentation territoriale en durcissant les frontières entre quartiers. Les agents immobiliers le savent, le premier critère qui guide le choix d’un appartement ou d’une maison, à budget donné, est l’environnement scolaire et sociologique du quartier. Une économiste américaine et deux de ses collègues britanniques ont récemment analysé les prix des logements situés aux frontières des aires de recrutement des écoles primaires, à Boston, d’une part, et dans Londres et sa banlieue, d’autre part. Ils constatent les mêmes variations considérables de prix selon que l’on habite du bon ou du mauvais côté de la rue. Pour que leurs enfants aient des camarades de classe ayant 11 de moyenne à l’école plutôt que 10, les familles sont prêtes à payer entre 5% et 10% de plus au mètre carré ! Il y a tout lieu de penser qu’une étude française livrerait des résultats aussi stupéfiants. En outre, la carte scolaire est allègrement contournée par les parents les mieux informés et les plus aisés, source d’injustice. Près de 50% des chefs d’entreprise envoient leurs enfants dans des écoles privées. Les autres stratégies d’évitement de la carte scolaire sont bien connues : on utilise l’adresse d’un autre membre de la famille ; on joue sur les options... Enfin, les établissements défavorisés sont souvent obligés de regrouper leurs meilleurs éléments dans des classes protégées pour éviter qu’ils ne partent ailleurs - dans le privé, notamment. Si bien que, pour se prémunir des effets de la ségrégation territoriale, les écoles lui ajoutent une ségrégation plus proprement scolaire !

Contre
-  Gérard Aschieri Secrétaire général de la Fédération syndicale unitaire « On risque de renforcer la concurrence entre les établissements »

Chacun le sait : la réussite scolaire est une question essentielle pour les familles, source d’angoisse et de recherche effrénée de solutions. D’où l’enjeu que constitue la carte scolaire. Aujourd’hui, il y a deux cartes scolaires : la carte « officielle » et la carte « réelle ». Certains parents savent et/ou peuvent échapper à la contrainte en choisissant la bonne option, la bonne adresse. D’autres ne peuvent que s’y plier. Cette situation, liée à la fois à l’environnement économique et social de certains quartiers et aux politiques implicites de nombreux établissements, génère de la concurrence entre ces derniers et crée des écoles, des collèges, des lycées de plus en plus « ghettoïsés ». A partir de là, la tentation peut exister d’ « assouplir » le dispositif, avec l’espoir que cela donnerait un peu plus de choix à ceux qui aujourd’hui n’en ont pas.

C’est une fausse solution. L’expérience de Paris, où la carte scolaire des lycées a justement été assouplie, en supprimant de fait les secteurs, n’a fait que confirmer et renforcer les phénomènes de concurrence entre établissements, avec la promotion des uns et la marginalisation des autres. Et les premiers à en profiter sont toujours les mêmes - ceux qui savent et qui peuvent s’y retrouver. Tout simplement parce que les phénomènes sociaux à l’œuvre fonctionnent toujours dans le même sens. Nous pensons, à la FSU, qu’il faut, plutôt qu’assouplir la carte scolaire, intervenir sur les établissements scolaires eux-mêmes.C’est une fausse solution. L’expérience de Paris, où la carte scolaire des lycées a justement été assouplie, avec la suppression de fait des secteurs, n’a fait que confirmer et renforcer les phénomènes de concurrence entre établissements, aboutissant à la promotion des uns et à la marginalisation des autres. Et les premiers à en profiter sont toujours les mêmes, ceux qui savent et peuvent s’y retrouver. Tout simplement parce que les phénomènes sociaux à l’œuvre fonctionnent toujours dans le même sens. Nous pensons qu’il faut, plutôt qu’assouplir la carte scolaire, intervenir sur les établissements scolaires.

Premier levier : freiner les politiques qui se fondent sur une autonomie accrue des établissements et sur leur mise en concurrence : nombre de recherches ont montré combien elles produisent de la discrimination. Le deuxième serait de compenser les handicaps de certains lycées, collèges et écoles en leur donnant une enveloppe de moyens sensiblement supérieure à celle des autres et en se souciant d’y implanter les options les plus recherchées, afin d’en faire des lieux où l’on réussit comme ailleurs.

Enfin, il importe que les décisions de découpage des secteurs scolaires veillent à la mixité sociale des établissements. Sans une politique ambitieuse en matière de lutte contre les ségrégations urbaines, les inégalités face à la carte scolaire ne peuvent que perdurer.

mis en ligne le jeudi 16 juin 2005
par ML



  
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