L’école, notre cause commune

L’école, notre cause commune LE MONDE | 30.03.07

Dans les débats sur l’éducation, certaines réalités sont difficiles à aborder. C’est la marque de l’attachement que les Français portent à leur école. C’est aussi un obstacle à son évolution. Persuadés qu’il est urgent de les regarder en face, les auteurs de cette tribune, qui ont tous été directeurs au ministère de l’éducation nationale sous des gouvernements issus de majorités politiques différentes, entendent les aborder en refusant tout a priori idéologique. Ils souhaitent mettre leur expérience et leur indépendance d’esprit au service du débat public.

La décennie 1985-1995 a montré la capacité d’adaptation, trop souvent contestée, de notre système éducatif : le taux d’accès par génération au baccalauréat a doublé et s’est stabilisé autour de 60 %, entraînant un doublement des effectifs de l’enseignement supérieur et plaçant la France, avec 2 millions d’étudiants, au niveau de la moyenne des pays de l’OCDE.

Depuis dix ans, cette élévation générale du niveau de qualification s’essouffle, pire, le système se dérègle. Le taux d’accès au baccalauréat dissimule une forte baisse du taux d’accès au baccalauréat général, surtout dans les milieux les plus modestes où elle est compensée par un accès plus large au baccalauréat technologique ou professionnel. Faire évoluer cette situation est nécessaire, sur le plan de la justice sociale comme pour couvrir nos besoins en qualifications supérieures, au niveau de la licence et au-delà. Parallèlement, il faut offrir aux bacheliers technologiques et professionnels des voies de poursuite d’études adaptées, allant jusqu’au mastère pour les meilleurs.

Aujourd’hui, sur 750 000 jeunes quittant chaque année le système éducatif, près de 160 000 partent sans diplôme et un peu plus de 160 000 ont obtenu un diplôme de niveau égal ou supérieur à la licence, résultat inférieur à la moyenne des pays de l’OCDE. Cette situation n’est pas satisfaisante. Elle impose deux objectifs : dépasser l’objectif d’égalité des chances pour tendre vers une meilleure égalité des résultats, principalement à la fin de la scolarité obligatoire ; combler notre retard sur la proportion de jeunes qui accèdent à un diplôme du supérieur valorisé par le marché du travail.

Comment faire et par où commencer ? Il faut d’abord sortir de l’illusion du "toujours plus". Depuis des décennies, la nécessité d’augmenter les moyens apparaît comme une panacée : ainsi, par exemple, le coût d’un élève du premier et du second degré a pratiquement doublé en euros constants entre 1975 et 2004, et la nation consacre aujourd’hui 6,7 % du PIB à son système éducatif. Or les résultats ne sont pas à la hauteur de l’investissement.

Il subsiste certes des besoins incontestables, notamment ceux des universités et de la scolarisation des publics défavorisés, au collège et au lycée. Mais, compte tenu des contraintes budgétaires du pays, qui peut croire que, au-delà de ces priorités, un effort sérieux en faveur de notre système éducatif ira de soi sans changements profonds dans son fonctionnement et dans ses performances ? Surtout quand l’efficacité de certains choix coûteux n’est étayée par aucune démonstration probante. C’est le cas du recours excessif au redoublement des élèves ; de la scolarisation à 2 ans et de ses 7 000 postes ; de la gamme trop étendue des enseignements optionnels qui font de notre lycée le plus coûteux du monde ; ou de la carte trop confortable des formations post-bac... Enfin, on ne peut exclure qu’un tel réexamen s’étende aux modalités de répartition des moyens entre l’enseignement public et l’enseignement privé sous contrat.

Une autre illusion doit être combattue : celle qui consiste à croire que, après tant de tentatives, un ministre ou un parti très éclairés pourraient trouver enfin la bonne formule de "LA réforme de l’éducation nationale", celle qui, s’appliquant à tous et partout, masquera une fois encore la diversité des situations et des besoins, sauf à adopter des mesures dérogatoires... également de portée nationale. Ainsi s’empilent dispositifs, options, filières, statuts... en un système de plus en plus complexe qui laisse aux acteurs et aux familles de moins en moins de visibilité sur leurs marges de manoeuvre.

Quand on aboutit à l’inefficacité, peut-être faut-il se demander si le problème ne devrait pas être posé autrement : la véritable réforme ne consisterait-elle pas à inverser la méthode, c’est-à-dire à permettre au système de s’ajuster en fonction des situations et, pour cela, à assouplir les règles ? Acceptons de ne pas définir à l’échelon national, de façon pointilleuse, l’organisation des apprentissages de tous les élèves de sixième, mais de définir des objectifs collectifs et des démarches d’évaluation et de régulation ! Aidons les enseignants à faire bon usage de marges de liberté accrues ! Privilégions l’initiative, la responsabilité et le travail en équipe. Bref, cessons de faire l’éloge platonique de l’autonomie pour en créer réellement les conditions.

S’agissant des personnels et notamment des enseignants, la véritable réforme ne consisterait-elle pas à favoriser la valorisation et la gestion de cette formidable ressource humaine, en se fondant sur des critères de réussite et sur la diversité et les difficultés des fonctions assumées, non sur des statuts particuliers arrêtés il y a longtemps ? L’uniformité des règles, des structures et des rémunérations n’est pas la meilleure garantie de l’égalité de tous - enseignants comme élèves - devant le service public d’éducation.

Si ce type d’évolution ne se décrète pas, il s’encourage. Des contreparties significatives peuvent être mises en place, pour les établissements (dotations complémentaires) comme pour les personnels (priorités dans les affectations ultérieures, dans les divers types de promotion, modulation du système indemnitaire...). L’essentiel est que, là où existent la volonté et le désir de changer, l’institution ouvre la voie.

L’Etat ne doit pas pour autant renoncer à ses prérogatives ; il lui faut, notamment, décider des chantiers prioritaires. Trois d’entre eux paraissent s’imposer. En premier lieu, il convient de créer les conditions d’une autonomie accrue des écoles et des établissements scolaires. La nécessaire acquisition par tous, en application de la loi de 2005, d’un socle commun de connaissances et de compétences constitue, à ce titre, une vraie opportunité. Elle constitue à la fois un objectif et un moyen de transformation progressive de l’école.

mis en ligne le lundi 2 avril 2007
par ML



  
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