Les parents veulent une école épanouissante

La réussite scolaire de leur enfant et le respect de sa personnalité restent les priorités des parents, au détriment, parfois, d’autres valeurs.

Cécile H., mère de trois adolescents, habitant le 18e arrondissement de Paris, a laissé ses enfants dans le collège de son quartier, parce qu’elle préférait « jouer le jeu de la carte scolaire et de la mixité sociale », pour que ses enfants côtoient des enfants de différents milieux. Elle a « complété » leur éducation en les inscrivant aux scouts, au club de foot, à l’aumônerie... Face au développement des « incivilités » et des « détériorations » dans les écoles de son quartier, M. Perraudin (qui réside en banlieue parisienne) a fait pour ses deux filles, à l’entrée du collège, le choix de l’enseignement catholique, « non pas par conviction religieuse », précise-t-il, mais pour que ses enfants « se sentent bien, s’épanouissent, et apprennent dans des conditions sereines ».

À Laval, Caroline Caron a mis trois de ses enfants dans des écoles catholiques, « avant tout pour l’éducation religieuse » et « les valeurs morales qui lui sont attachées », « même si c’est avant tout à nous les parents, dit-elle, de les transmettre à nos enfants ». Pascale Hemard, à Avignon, mère de trois grands enfants, attend davantage d’un établissement scolaire. « Je lui demande, dit-elle, d’accompagner mes enfants dans leur ouverture au monde - et aux religions du monde -, d’être exigeant dans leur respect des autres et d’eux-mêmes, d’intégrer dans leur façon de travailler une reconnaissance des qualités humaines. J’attends aussi qu’il leur fasse ressentir que les études ne sont pas une finalité en soi, qu’il leur permette de découvrir le bonheur d’être dans le groupe, avec le groupe... »

De la formule minimum (la transmission de savoirs et l’apprentissage de la vie sociale) à un accompagnement éducatif plus large, les attentes des parents vis-à-vis de l’école sont multiples et variées, et difficiles à cerner, car elles ne sont pas toujours explicitement formulées.

Une école est « sommée de faire réussir leur enfant ».

Il y a d’abord, bien sûr, la réussite scolaire. Et à une époque où les adultes sont particulièrement angoissés par l’avenir, cette préoccupation a tendance à prendre le dessus. Comme le souligne Yves Mariani, responsable de l’Observatoire pédagogique de l’enseignement catholique, « l’école est sommée de faire réussir leur enfant ». Ils attendent aussi un « bon encadrement ». Et derrière ce mot, comme le fait remarquer Pascale Hemard, certains parents recherchent « plus de sécurité », « un cadre qui protège leurs enfants d’un monde extérieur, qui les aide à travailler, à mieux réussir ». Ils demandent aussi davantage de « proximité », de « suivi individuel » des élèves : ils sont attentifs à l’accueil qui leur est fait, ils réclament un dialogue personnalisé avec les enseignants, ne veulent pas que leur enfant soit considéré « comme un numéro », ils souhaitent qu’il puisse « s’épanouir ».

L’épanouissement de leur enfant... Le mot est lâché. « Quand on interroge les parents, c’est ce qui ressort en premier, avant même l’encadrement : que l’école reconnaisse l’individu, prenne en compte sa personnalité », souligne M. Perraudin. Caroline Caron, à Laval, fait le même constat. « C’est vraiment la première préoccupation des parents : que leur enfant soit à l’aise avec ses camarades et bien accueilli par l’équipe, qu’elle soit à son écoute, repère ses soucis... » Certes, cette attention nouvelle portée au bien-être de l’enfant, explique Yves Mariani, « montre que les parents n’ont pas une vision purement utilitariste de l’école. Mais elle pose question aux enseignants, car il faut en même temps que l’enfant soit bien et réussisse. » Or ces deux exigences ne sont pas toujours faciles à concilier.

Par ailleurs, cette valorisation de l’épanouissement, très prisée chez les adultes aussi, peut participer d’une démarche individualiste, qui se heurte à certaines limites éthiques, comme l’analyse Anne Danion, professeur de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent au CHU de Strasbourg. « Nous vivons dans un monde où chaque individu doit s’épanouir pour lui-même, donner la pleine mesure de ce qu’il est, sans entraves qui le limitent. Ce qui est un leurre. Dans ce contexte, pour qu’un enfant soit “épanoui”, il faudrait que l’école lui permette de donner la pleine mesure de ce dont il est capable, en préservant son plaisir, l’effort étant quelquefois laissé de côté. »

Une tendance à l’individualisme

Beaucoup de parents reprochent à l’école - publique en particulier - de ne pas assez prendre en compte l’individualité de chaque enfant. C’est ce qu’ils dénoncent quand ils parlent de « moule » : ceux qui ont des difficultés, sont plus lents ou au contraire trop précoces ont du mal à entrer dans ce cadre. Ils demandent « qu’on prenne chaque enfant pour ce qu’il est ». « Cette demande a des limites, souligne Anne Danion, car l’institution peut avoir du mal à gérer toutes ces spécificités des enfants. Par ailleurs, on ne peut pas demander à l’école de répondre à tous leurs besoins : pour qu’un enfant soit épanoui à l’école, il faut déjà qu’il soit épanoui dans sa famille. » Autrement dit, l’école ne peut jouer, par rapport aux parents, qu’un rôle complémentaire, en leur apportant ce « plus » d’ouverture au monde et aux autres. « L’école est nécessaire au développement de l’enfant, poursuit-elle, comme lieu expérimental de ce qu’il a pu commencer à apprendre dans sa famille, en particulier les règles de vie en société. »

« À l’heure de l’individualisme, l’éducation au collectif est une des missions fondamentales de l’école. Si elle ne le fait pas, personne ne le fera », insiste Jean-Louis Auduc, directeur adjoint de l’IUFM de Créteil (1). « L’école a pour finalité de donner aux jeunes un sentiment d’appartenance plus large que la famille... Certes, précise-t-il, la prise en compte de la personnalité de l’enfant est indispensable, mais le rôle de l’école est de leur apprendre à se comporter dans le cadre d’un groupe, à respecter les règles de socialisation - qui sont quasiment des compétences professionnelles. C’est à l’école, par exemple, de travailler les règles du “vivre ensemble” : la ponctualité, la civilité, le vocabulaire, le comportement et la façon de s’habiller en classe... Et à faire en sorte qu’il y ait des valeurs collectives - non négociables - auxquelles il adhère. Ce peut être le rôle de l’école et c’est même nécessaire de mettre en place des espaces de débat avec les familles sur des thèmes éducatifs comme les sorties du soir, la gestion des limites ou la sexualité..., en faisant intervenir un expert extérieur. » Mais la transmission de valeurs, ou de « croyances » plus « individuelles » relève, selon lui, de la famille.

Concilier réussite, épanouissement et souci de l’autre

Dans l’enseignement catholique, de nombreux établissements veulent aller au-delà, revenir au cœur de leur mission, en s’impliquant davantage dans ce qu’ils peuvent apporter aux enfants, notamment à travers leur « projet d’établissement » (2). « Nous sommes là pour proposer du sens, souligne Pierre-Marie Puech, directeur de l’ensemble scolaire Saint-Joseph à Toulouse. Il est important, au-delà de l’aspect pastoral, que les jeunes puissent réfléchir sur ce qu’ils sont et ce qu’ils veulent devenir ; de développer des projets où ils peuvent s’engager dans des actions humanitaires par exemple, à travers des partenariats avec ATD Quart Monde, le Secours catholique, ou les Restos du cœur. »

Le groupe scolaire Saint-Vincent-de-Paul à Paris, qui intitule son projet d’établissement « Une école signe de vie », a réussi à préserver une grande mixité sociale en choisissant « d’accueillir les jeunes tels qu’ils arrivent, avec leurs points forts, leurs points faibles, comme le résume Mme Chibani, sa directrice. On s’est ainsi aperçu que sur nos 1300 élèves, 150 étaient atteints de handicaps divers : on ne l’avait pas fait exprès ! » « Les élèves issus de milieux favorisés, ajoute-t-elle, avec de très bons résultats scolaires, sont en contact avec une population qu’ils n’auraient pas eu l’occasion de fréquenter et apprennent à vivre ensemble. »

Les enfants reconnaissent eux-mêmes, à la différence de ceux qui vivent dans des milieux plus protégés, avoir accès à ce qu’ils appellent la « vraie vie ». Privilégiant « la relation à soi-même et à autrui, l’épanouissement de l’élève et de toutes les personnes qui gravitent autour », l’établissement organise également des temps de rencontre et de réflexion collective entre enseignants, élèves et parents, autour de sujets comme l’évaluation (pour dénouer les stress et les malentendus autour des notes) ou l’orientation (des anciens élèves aux parcours un peu atypiques sont venus parler aux plus jeunes). En dépit de l’absence de sélection des élèves, l’établissement affiche par ailleurs d’excellents résultats. Preuve que les exigences individuelles de réussite et d’épanouissement personnel ne sont pas incompatibles avec le souci de l’autre et de la collectivité.

CHRISTINE LEGRAND LA CROIX

(1) Auteur de Parents, ne restez pas sur le trottoir de l’école, Éd. Nathan jeunesse, 192 p., 15 €. (2) Lire repères page précédente.

ENQUETE BVA

mis en ligne le jeudi 18 mai 2006
par ML



  
BRÈVES

Free counter and web stats