Il n’y a pas d’éducation sans autorité

Sans doute plus difficile à exercer aujourd’hui, l’autorité des parents reste le levier principal de l’éducation.

Les parents démissionneraient, ne sauraient plus dire non à leurs enfants, faisant d’eux de véritables tyrans, incapables de supporter la moindre frustration, ou encore, dans les cas extrêmes, des délinquants... C’est du moins le discours caricatural qu’on entend parfois aujourd’hui. Selon un sondage CSA paru dans La Croix en novembre dernier, deux Français sur trois estimaient que « le contrôle insuffisant des parents sur les enfants » était la principale raison des violences urbaines qui sévissaient alors dans certaines banlieues.

Quand un enfant grandit avec difficulté, voire dérape, la faute en reviendrait nécessairement à ceux qui l’élèvent. Comme si toutes les défaillances - insuffisances, échecs, délits - d’un enfant n’étaient que la conséquence de celles de ses tuteurs légaux.

Quel crédit faut-il accorder à cette analyse, dont on sait qu’elle a ses adeptes dans certains milieux politiques ou religieux ? Comme ses collègues qui agissent sur le terrain, Françoise Coulon, psychologue clinicienne et animatrice bénévole d’un groupe de paroles à Marseille - réunissant parents musulmans et chrétiens -, ne croit pas à la thèse de l’unique responsabilité parentale et encore moins de la culpabilité. « De tels propos, insiste celle qui, en dix ans, a rencontré des centaines de pères et de mères, ne tiennent pas compte de la complexité de la relation éducative ni des multiples facteurs qui permettent qu’au final, des parents fassent autorité ».

« Personne n’a envie que son enfant devienne un hors-la-loi »

Avis partagé par tous ceux qui savent qu’un enfant n’est pas le résultat de la seule éducation familiale et de la bonne volonté des parents. Sinon, en effet, comment expliquer que, dans une même famille, il est des enfants qui roulent bien et à grande vitesse et d’autres qui s’immobilisent ou déraillent ? Plutôt que de parents démissionnaires, qui sauraient ce qu’ils ont à faire pour leur enfant et ne le feraient pas, sans doute faudrait-il parler du nombre croissant de parents démunis, découragés, dépassés par leur tâche. En mal d’autorité.

C’est en tout cas l’avis d’Alain Bruel, qui a fait toute sa carrière comme juge au tribunal pour enfants de Paris. Pour lui, à part quelques très rares cas, les parents ont le souci de bien faire avec leurs enfants, même si parfois ils n’en ont pas les moyens. « Personne n’a envie que son enfant devienne un hors-la-loi. »

C’est aussi la conviction de Jean-Marie Petitclerc, prêtre salésien et éducateur spécialisé qui, sur le terrain ou auprès des politiques de tout bord, martèle sans relâche : « Les parents et les éducateurs d’aujourd’hui ne sont pas pires que ceux d’hier. Les enfants et les jeunes non plus. En revanche, éduquer et grandir dans une société en mutation, comme est la nôtre, dans une société soumise au diktat de l’économie peut devenir, dans certains cas, mission quasi impossible. »

Notre société maintient cette illusion de toute-puissance de l’enfant

Visibles dans les cités des banlieues chaudes et dans les salles d’audience des tribunaux, ces situations limites n’en existent pas moins, souvent dissimulées, dans les milieux favorisés et protégés. Tant il est vrai que perdre sa crédibilité aux yeux de son enfant, ne plus avoir d’autorité sur lui, ça n’arrive pas qu’aux autres.

En témoigne cette conseillère du service téléphonique Inter-Service parents de l’École des parents : « Les “bonnes familles” n’échappent pas aux problèmes d’autorité aujourd’hui. Souvent, c’est en pleurant que les parents me confient : “Vous savez, chez nous, on s’occupe des enfants, on ne leur laisse pas faire n’importe quoi, on a des valeurs. Alors, je ne comprends pas qu’il ou elle me traite comme un chien ou qu’il agisse de cette manière, n’accepte aucune contrainte, aucune remarque de notre part.” »

En fait, depuis toujours, un enfant pense que pour être heureux, la vie doit être facile et sans ombre, apporter sans effort richesse, confort et plaisir immédiat et sans limite. La tâche des parents et des éducateurs est précisément de les aider à sortir de cette illusion. Mais aujourd’hui, notre société occidentale, par les valeurs qu’elle promeut, ne maintient-elle pas cette illusion de toute-puissance chez l’enfant et le jeune, et parfois aussi chez les adultes qui sont censés les éduquer ?

L’urgence d’une solidarité éducative ne fait aucun doute

« S’opposer à son enfant, c’est normal pour un parent, explique Franck Louvier, père de quatre enfants, âgés de 12 ans à 22 ans. Devoir s’opposer à une société en défendant des valeurs à contre-courant de celles qui organisent la société, cela relève du grand art. » Et d’ajouter : « Mieux vaut être bien armé soi-même, si l’on veut garder le cap au milieu des turbulences. »

À constater le succès de librairie des guides d’éducation, la fréquentation de plus en plus nombreuse des groupes d’échange ou encore les demandes d’aide à la parentalité, ce père de famille, engagé dans la pastorale familiale de son diocèse, ne doit pas être le seul à éprouver la nécessité de renforcer son autorité.

Reste que les parents, aussi bons soient-ils, ne peuvent pas être les seuls à poser les interdits et les limites, et à guider les enfants. « Il faut tout un village pour élever un enfant et le conduire à l’âge adulte », dit un proverbe africain. L’urgence d’une solidarité éducative ne fait aucun doute.


Repères

Apprendre le métier de parents

24 % des parents d’enfants de moins de 15 ans interrogés par TNS-Sofres pour le groupe La Vie-Le Monde (janvier 2005) sont « tout à fait d’accord » et 33 % sont assez d’accord pour dire que « pour être un bon parent, il ne suffit pas d’improviser et que cela devrait aussi s’apprendre ».

32 % pensent que c’est lorsque l’enfant est un bébé qu’ils ont le besoin de plus d’aide, contre 29 % lorsqu’il est adolescent.


Pour se faire aider

Associations familiales catholiques, Chantiers-éducation : 28, place Saint-Georges, 75009 Paris. Rens. : 01.48.74.87.60.

Le Cler, Amour et famille. 65, bd de Clichy, 75009 Paris. Tél. : 01.48.74.87.60.

L’École des parents (réseau de groupes de parole et de consultations psy dans toute la France, services d’écoute et de conseils téléphoniques). Fédération nationale : 5, impasse Bonsecours, 75011 Paris. Tél. : 01.44.93.44.88.

Réseaux d’écoute, d’appui et d’accompagnement des parents (REAP). Infos à la mairie et sur le site : www.familles.org


À lire

Ces enfants qui nous provoquent, Nicole Fabre, Éd. Fleurus, collection « Le métier de parents », 8,55 €.

Conseils à des parents d’ados, de Denis Sonet, ill. Brunor, Éd. Droguet et Ardant, 160 p., 13 €.

L’Autorité pourquoi, comment ? d’Anne Bacus, Éd. Marabout, 275 p., 8 €.


La Croix du 10 mai 2006

mis en ligne le mercredi 10 mai 2006
par ML



  
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