Diplômes : l’illusoire inflation

L’adéquation entre études toujours plus longues et besoins du marché mérite d’être repensée.

par François DUBET et Marie DURU-BELLAT, sociologues.

Le « Rebond » de Tristan Poullaouec intitulé « Le diplôme l’arme des plus faibles (Libération du 6 mars) illustre la manière idéologique dont on traite, en France, la question de l’inflation des diplômes et du déclassement des diplômés, que l’actualité remet régulièrement sur le devant de la scène. Car ce ne sont pas là des « théories », comme le dit l’auteur, mais des faits avérés, même si, comme toujours, les constats doivent être nuancés.

Décrire le déclassement des diplômes, ce n’est pas nier que les jeunes en ont besoin pour se placer, et que les moins favorisés d’entre eux en ont plus besoin que les autres. Ce n’est pas non plus prôner une régression générale des niveaux éducatifs, car s’instruire ne sert pas seulement à s’insérer, et l’on peut penser que la culture et l’éducation ont une valeur en elles-mêmes. Il conviendrait néanmoins de se demander si les jeunes sortent toujours grandis d’études toujours plus longues, qui sont souvent plus une contrainte qu’un choix. Décrire le déclassement, c’est prendre au sérieux l’amertume des jeunes dont plus du tiers se disent « sous-utilisés » dans leur emploi, même si les adultes qui doivent tout à leur diplôme leur disent que ce n’est qu’un mauvais moment à passer. Parler de déclassement, c’est encore dénoncer les propos lénifiants de l’administration de l’Education nationale elle-même qui, face aux énormes difficultés d’insertion de certains jeunes diplômés, affirme qu’un jour tout finira par s’arranger puisque les plus diplômés s’en sortent mieux que les autres. Mais peut-on prendre au sérieux le raisonnement qui, partant du constat que les bac + 5 chôment moins que les non-bacheliers, laisse entendre que le jour où chacun aura atteint ce niveau, il n’y aura plus de jeunes chômeurs ? Cependant, c’est qu’on ne saurait, comme on le fait volontiers en France sur ces débats, en rester aux seuls constats établis au niveau des personnes, sauf à privilégier une approche individualiste fort « libérale ». Car la question du déclassement est aussi une question de choix politiques, à un niveau plus général. Elle interroge à la fois les politiques scolaires et l’organisation du travail.

Est-il politiquement scandaleux d’évaluer les politiques scolaires d’élévation forte du niveau d’éducation des jeunes, qui ont fait passer dans les vingt-cinq dernières années le pourcentage d’une classe d’âge diplômée du supérieur de 15 % à plus de 40 % ? Qu’en attendait-on ?

Favoriser ainsi une meilleure insertion des jeunes, réduire les inégalités d’accès à l’éducation, avoir une jeunesse plus cultivée, mieux répondre aux demandes du marché du travail... Même si le diplôme est bien, comme le dit Poullaouec, « l’arme des plus faibles », l’expansion des scolarités n’a en rien accru la mobilité sociale dans notre pays. Mais le seul fait d’avoir l’air de poser cette question apparaît comme un sacrilège, puisque l’éducation est toujours un bien en elle-même.

Certes... sauf qu’aucun pays n’est assez riche pour allouer toutes ses richesses à l’éducation : des arbitrages s’imposent donc, qui rendent nécessaire d’expliciter les finalités recherchées. Si c’est davantage d’égalité entre les jeunes qui est visée, les recherches françaises ou européennes montrent qu’il est sans doute bien plus efficace de mettre en oeuvre des politiques de la petite enfance ou d’aide aux familles, du logement (etc.), que de développer un enseignement supérieur où les plus favorisés savent très bien se réserver les filières les plus rentables.

Si c’est l’innovation et la compétition économique que l’on privilégie, alors il faut s’interroger sur ce que « produit » notre enseignement supérieur tel qu’il est : et, dans ce cas, ce n’est plus en termes quantitatifs (« plus de la même chose ») qu’il faut raisonner, mais en termes qualitatifs (de quels diplômés a-t-on besoin, dotés de quelles compétences ?). Si c’est l’insertion des jeunes qui importe, alors privilégier une réponse en termes de « plus d’école » fait peser sur le système éducatif une responsabilité écrasante et absout par avance le monde patronal pour son manque d’implication dans les questions de formation. Comment l’école pourrait-elle ne pas décevoir : on attend d’elle qu’elle crée de l’égalité, qu’elle développe la culture et l’autonomie des individus, qu’elle soit un facteur de développement économique aussi... Car l’économie n’a-t-elle pas de plus en plus besoin d’emplois qualifiés ? Rien n’est moins sûr. Dans quelques décennies, plus de 40 % de la population active sera au moins bachelière, alors qu’aucune donnée fiable ne permet d’escompter que les besoins en qualifications seront massivement plus élevés : depuis l’éclatement de la « bulle Internet », le mythe d’une explosion des emplois très qualifiés est sérieusement ébranlé, et on constate par ailleurs que, depuis une dizaine d’années, les emplois dits non qualifiés ont recommencé à croître dans notre pays.

Depuis plusieurs décennies, le monde scolaire a joué la carte du développement des études et de leur allongement afin d’accroître sa propre puissance. De son côté, le monde de l’entreprise ne s’est guère engagé dans la formation, en tout cas bien moins que dans des pays voisins. Et la plupart des jeunes font les frais de ce double égoïsme. D’un côté, les politiques éducatives élèvent le niveau d’instruction des jeunes, d’un autre côté, le monde économique s’efforce de baisser le coût de la main-d’oeuvre juvénile sur le marché du travail. Et l’on peut s’étonner que les jeunes ne soient pas plus en colère, surtout la grande masse d’entre eux qui est engagée dans des formations générales tournant résolument le dos au monde du travail afin de sauvegarder la dignité de la culture scolaire et de ne pas se compromettre avec le capitalisme. Admirable raisonnement s’il ne fallait pas un jour entrer dans le monde du travail, ce qui est d’ailleurs la seule manière efficace d’oeuvrer à sa transformation.

D’autant que les meilleurs et les plus privilégiés des élèves, ceux des écoles petites ou grandes, accèdent, eux, à des formations bien plus proches du monde du travail.

On peut considérer que l’éducation est une valeur. C’est d’ailleurs ce que nous croyons.

Mais ce n’est pas défendre cette valeur que de laisser les formations scolaires s’enfoncer dans une spirale de déclassement et de faire qu’un jour bien des élèves et des étudiants découvrent que cette formation-là ne leur est guère utile, ni pour trouver un emploi, ni pour accéder à une culture qui les élève et les rende plus libres.

La question n’est pas de savoir s’il faut plus ou moins d’éducation mais bien plus celle de savoir ce qu’apprennent effectivement les jeunes dans les études qu’on leur propose, et aussi, question non moins sacrilège, celle de savoir ce dont ils auront besoin dans la vie.

Derniers ouvrages parus : Injustices,de François Dubet, Seuil, 2006.

L’Inflation scolaire. Les désillusions de la méritocratie, de Marie Duru-Bellat, Seuil, coll. « La République des idées », 2006.

Libération du 10 mars 2006

mis en ligne le vendredi 10 mars 2006
par ML



  
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