L’école à 2 ans, la fausse bonne idée

Le Parisien mardi 23 mars 2004


Faut-il les mettre dès 2 ans à l’école ? Dans cet éternel débat, une institutrice publie aujourd’hui un livre inquiétant sur ce que vivent vraiment les tout-petits à la maternelle. Sans moyens, ces classes deviennent de mauvaises garderies.

C’EST UN LIVRE dérangeant.

Un cri du coeur implacable qui arrive ce matin en librairie et pourrait bien relancer l’éternel débat sur la scolarisation des moins de 3 ans. « Ne mettez pas votre enfant à l’école, il est trop petit » est surtout le premier livre sur le sujet écrit... par une institutrice. Béatrice Guerville, 44 ans, petite voix douce et vingt ans de métier en Touraine dans des classes de « toute petite section » de maternelle, assure ne pas être « réac » ni adepte du brûlot polémique. « Mais j’ai vu trop de petits souffrir... ose-t-elle. Aucun enfant de 2 ans ne devrait aller à l’école plus de deux ou trois heures par jour. Avant 3 ans, lorsque l’espace et les conditions d’encadrement ne sont pas adaptés, c’est du malmenage, il n’y a pas d’autre mot. » Horaires contraignants, bruit de fond permanent, attentes interminables, pipis à heures fixes, manque de sommeil, bousculades à la récré... La description minutieuse d’une journée de maternelle - vue de l’intérieur - n’est clairement pas une affaire de bébés : « Elle est imposée à des petits qui savent à peine parler, et ne peuvent donc pas exprimer leur désarroi ni digérer les explications des adultes. Je crois, tempère l’institutrice, que le langage est essentiel pour traverser cette étape. ».

Elle admet qu’il existe des enfants « débrouillés » qui « ne souffrent pas trop », mais elle n’est pas sûre qu’ils y trouvent bénéfice. « Il y en a qui désapprennent plus qu’ils n’apprennent. Nous ne sommes que deux adultes pour 25 petits ! Ils sont occupés trois heures à tout casser par les activités d’apprentissage. Le reste du temps, ils dorment ou attendent. » Aujourd’hui 35 % des enfants sont scolarisés à 2 ans. Un chiffre très variable selon les régions, qui chute à 20 % en Ile-de-France, faute de place dans les écoles.

La demande a beau être forte, les réserves sur les vertus de la scolarisation précoce sont de plus en plus nombreuses. Le ministre délégué à l’Enseignement scolaire, Xavier Darcos, en tête ! Mais le manque d’autre solution pour les parents qui travaillent et la crainte de voir l’« exception française » de la maternelle remise en cause brouillent un peu le débat. En clair, les deux principales associations de parents d’élèves, la FCPE et la PEEP, et les syndicats d’enseignants savent bien que les conditions d’accueil sont loin d’être adaptées aux petits aujourd’hui dans la plupart des maternelles. Mais très peu d’enseignants osent les pointer du doigt, de peur de voir remise en cause toute l’école maternelle.

Non obligatoire, la maternelle souffre donc en premier lieu des coupes budgétaires. Même Claire Brisset, la défenseure des enfants - qui a fait de l’école à 2 ans le thème central de son dernier rapport au président de la République -, précise bien qu’elle est « hostile à cette scolarisation précoce "dans les conditions actuelles" ».

Mais il faut aussi, conclut Béatrice Guerville, que la société se remette en cause : « Sous la pression des parents, certaines écoles ouvrent dès 7 heures du matin. On voit des bouts de chou de 2 ans arriver à cette heure-là les yeux ensommeillés, certains y restent jusqu’à 18 heures ! »

« Ne mettez pas votre enfant à l’école, il est trop petit », par Béatrice Guerville, First Edition (17,90 €). Florence Deguen


Elle ne réduit pas les inégalités scolaires

« PLUS C’EST TÔT, mieux ça vaut ». Longtemps, l’adage a prévalu. Il existe pourtant assez peu d’études sur les bénéfices de la précocité scolaire. En 1980, une évaluation du ministère de l’Education nationale affirme que « les élèves ayant fréquenté l’école depuis l’âge de 2 ans réussissent mieux en maths, en français, et sont meilleurs en lecture. » En 1992, deux chercheurs de l’université de Bourgogne confirment que cet avantage initial se poursuit tout au long du primaire, mais ajoutent « quel que soit le milieu familial ». La scolarisation précoce ne compenserait pas, comme l’espèrent pourtant ses défenseurs, les différences de potentiels entre les enfants intellectuellement favorisés et les enfants socialement moins chanceux. Le rapport le plus récent, paru en 2001, bat enfin carrément en brèche l’idée d’un bénéfice. « La différence de réussite qui sépare les élèves scolarisés à 2 ans de leurs camarades entrés en maternelle avec un an de plus apparaît floue. » Mais il se veut quand même optimiste : la différence est bien réelle entre les enfants entrés à l’école à 3 ans... et ceux entrés après 4 ans.

F.D.


Vrai / Faux

L’école à 2 ans coûte moins cher aux parents.

VRAI ET FAUX. Pour ceux qui faisaient jusque-là appel à une nounou à domicile ou payaient plein pot la crèche, le soulagement est réel. Mais l’école entraîne aussi des frais (cantine, garderie, centre de loisirs) et vous ferez peut-être appel à une baby-sitter « au noir » de 16 h 30 à 19 heures ou 19 h 30.... Cela grève un budget.

On peut refuser d’inscrire votre enfant de 2 ans

. VRAI. La maternelle n’est pas obligatoire et les enfants de 3 ans sont prioritaires.

Les enfants doivent être propres en entrant à l’école

. FAUX. De plus en plus d’institutrices acceptent les enfants qui ont des « oublis » et des fuites, à condition que la propreté soit « amorcée ».

Ceux qui ont fréquenté la crèche s’adaptent mieux

. VRAI. Ils sont logiquement préparés aux rythmes imposés, aux siestes en collectivité : la transition est plus facile.

Au-delà de 2 ans, l’école est plus « stimulante » que la nounou

. VRAI ET FAUX. Quand la nounou n’est pas très dynamique, que de nouveaux bébés l’accaparent et que l’enfant a fait le tour des jouets, il est généralement demandeur d’autre chose. Mais ce sont aussi souvent les parents qui le « stimulent » et lui parlent de l’école du matin au soir...

mis en ligne le mercredi 16 février 2005
par ML



  
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