Droit du travail : au turf à 14 ans et de nuit ?

L’aura-t-on vu ? Le jeudi 2 février les députés examinant le contrat de première embauche (CPE) ont adopté ce qu’on appelle l’apprentissage-junior pour les jeunes de 14 ans qui en échec scolaire n’entrevoient aucune perspective d’avenir que de travailler au plus tôt.

On peut qualifier la fin de l’obligation scolaire jusqu’à 16 ans de "régression éducative", mais le plus préoccupant est atteint quand l’Assemblée refuse d’adopter un amendement rappelant que le travail de nuit reste interdit aux enfants. Et pour cause puisqu’elle y favorable !

En effet, titillé par Christian Paul (PS) le rapporteur Laurent Hérart (UMP) fini par concéder qu’effectivement les mineurs pourront désormais travailler de nuit (voir le Monde du 4 février 2006). Le décret paru le 14 janvier 2006 énumère les secteurs dans lesquels une dérogation peut désormais être donnée pour le travail des moins de 18 ans : boulangerie, pâtisserie, restauration, hôtellerie, spectacle, courses hippiques.

Réponse du Rapporteur : "Le droit du travail applicable au mineur est suffisamment protecteur " et "les dispositions que nous avons prises sont plus protectrices que celles d’avant". On aura donc des marmitons de 14 ans de nuit derrière les fourneaux et des boulangers-juniors fabriqueront à 4 heures du matin les croissants que l’étranger nous envie !

On peut certes entendre que de longue date l’école classique prenne la tête à certains enfants qui n’ont pas acquis les fondamentaux de la lecture, de l’écriture et du calcul et surtout qui n’ont pas compris l’importance du savoir au point d’être en manque d’appétence scolaire. Ils veulent réussir quelque chose rapidement par leurs dix doigts ! Et pourquoi pas, dans leur tête, gagner de l’argent vite. En fait quelque sous ! Mais de là à brader les acquis de la protection sociale et de renvoyer nos enfants aux travaux pénibles, qui plus est de nuit, il faut vraiment que nous ayons touché le fond !

Un peu comme nous bradons les "bijoux de la République" à travers la vente de ses biens immobiliers ou de ses entreprises publiques pour combler notre déficit budgétaire et payer la dette.

On a beau jeu de dire que les jeunes ne s’y opposent pas ou le même le demandent et que leurs parents préfèrent cela à un stage non rémunéré ou à les savoir traîner dans les rues. Mais c’est classique dans l’histoire du droit du travail que ce ne sont pas toujours les salariés exploités en première ligne qui sont à même de tirer le droit du travail vers le haut. Ce sont mêmes les moins en difficulté qui mènent les luttes pour les autres : par exemple, dans certains cas les fonctionnaires pour les salariés du privé et, dans un autre registre, les suffragettes, aujourd’hui raillées y compris parles femmes qui ont bénéficié de leur lutte, se sont battues pour un autre statut des femmes

Les grandes idées ne nourrissent pas ! Ces jeunes ou ces enfants veulent du concret et tout de suite : peu importe la précarité, ils attendent du travail ; peu importe de travailler la nuit pour un enfant dès 14 ans, cela vaut mieux que de ne rien trouver.

On peut entendre ce discours et grincer des dents de voir là où on en est rendu pour que ces jeunes aient si peu de perspectives, mais jusqu’ici notre pays a su ne pas céder ! Aujourd’hui, il semble ne plus pouvoir protéger les plus faibles. Comme si l’interdiction du travail de nuit des enfants et des femmes n’avait pas eu de sens en termes de santé publique et de bien commun. Si certains ne souhaitaient pas que les femmes restent à la maison, ils remettraient les femmes enceintes au travail !

Et sans grande réaction. Notre société est anesthésiée, comme incapable d’imaginer des alternatives à ces regressions.

mis en ligne le samedi 25 février 2006
par ML



  
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