"La classe devient un lieu de plus en plus violent"

"La classe devient un lieu de plus en plus violent"

L’agression d’une enseignante durant un cours, au lycée professionnel Louis-Blériot d’Etampes (Essonne), le 16 décembre 2005, est-il le signe d’un durcissement de la violence en milieu scolaire ?

Cet événement dramatique est symptomatique de l’état de solitude dans lequel vivent les enseignants. A l’école, les gens qui se font agresser sont le plus souvent des victimes de remplacement, des boucs émissaires. En criminologie, on parle de la théorie de la disponibilité des cibles. Les victimes isolées sont plus vulnérables. C’est la même chose pour les enseignants qui ne bénéficient pas de la protection du groupe.

On constate une augmentation réelle de la violence scolaire depuis 1996. Pas partout, mais dans les zones où l’inégalité sociale est la plus forte. Depuis la fin des années 1990, on a également noté une augmentation de cette violence dans son intensité. Cela s’explique par le fait qu’il s’agit plus souvent d’une violence de groupe, de bande. Les victimes sont le plus souvent des élèves, mais ce constat vaut aussi pour les enseignants. La salle de classe devient un lieu de plus en plus violent.

Comment expliquez-vous cette solitude des enseignants ?

Les chefs d’établissement ont parfois tendance à ne pas vouloir faire de vague, par peur notamment de nuire à la réputation de leur établissement. Pourtant, l’expérience montre que, lorsqu’il y a menace de mort, il faut dramatiser tout de suite, tirer le signal d’alarme. Ensuite, les enseignants ne sont pas préparés à travailler en équipe, au contraire. Il faut s’attaquer au problème de leur formation.

De plus, le système national d’affectation des professeurs du second degré est catastrophique. De jeunes enseignants inexpérimentés arrivent dans des établissements difficiles, où ils n’ont qu’une envie : partir. Cela conduit à un turn-over de plus de 60 % des enseignants, chaque année, dans certains collèges.

Enfin, il y a une forte ségrégation en France entre, d’un côté, le maintien de l’ordre, qui incomberait notamment aux conseillers principaux d’éducation, et, de l’autre, celui de la transmission des savoirs.

Le ministre de l’éducation a déclaré réfléchir à des permanences de la police et de la justice et à l’installation de portiques de sécurité dans les établissements scolaires.

Cette méthode suppose que la violence est un phénomène qui vient principalement de l’extérieur, ce qui est totalement surréaliste.

La violence vient d’abord de l’intérieur : ce peut être, au départ, une ambiance qui se dégrade, des rapports qui se tendent au sein de la classe, avec une certaine responsabilité de l’institution scolaire. Cette question ne peut pas être résolue par la simple présence de personnalités extérieures dans l’établissement. Le choix de cette seule méthode supposerait un abandon total de ce qu’on connaît des pratiques de prévention par l’école elle-même.

Les recherches et les évaluations internationales ont montré que les systèmes de vidéosurveillance ou de détecteurs de métaux n’étaient pas efficaces. Ils peuvent même avoir un effet inverse. Je ne suis pas contre la présence de policiers dans les écoles par principe, s’il s’agit d’une vraie police de proximité qui a tissé des liens avec le quartier. Mais il faut être très prudent et ne pas risquer d’envenimer la situation avec une politique de répression. Je vous rappelle toutefois qu’on a mis de côté, en France, l’expérience d’une police de proximité en 2002.

Chaque ministre de l’éducation nationale avance un plan pour lutter contre la violence scolaire...

Les politiques publiques contre les violences scolaires ne peuvent être simplement réactives à un événement. A chaque agression spectaculaire succèdent des annonces. J’ai vu l’affolement des cabinets ministériels face à de telles situations. Il y a là un manque de vision globale.

A un problème complexe, on veut apporter une solution simple. Mais un plan national qui n’est pas relié aux acteurs de terrain a peu de chances d’aboutir.

Vous organisez la troisième conférence mondiale sur la violence à l’école, du 12 au 14 janvier, à Bordeaux. Quelle est la situation de la France par rapport aux autres pays ?

Il ne s’agit pas de faire un hit-parade de la lutte contre la violence scolaire. La France a ses points forts et ses points faibles. C’est un des rares pays au monde à avoir mis en place un système de statistiques nationales sur les violences scolaires, aussi imparfait soit-il.

En revanche, notre pays se distingue par une montée de la violence anti-institutionnelle plus forte qu’ailleurs. Une des impasses françaises réside également dans le fait que l’établissement scolaire est déconnecté de la communauté de voisinage. Or, la proximité de l’école par rapport au quartier est un des points forts de la lutte contre la violence scolaire.

Nous sommes au contraire dans une crispation identitaire de l’institution, des enseignants. Plus qu’ailleurs, ceux-ci expriment une méfiance à l’égard des parents d’élèves. Au lieu d’avoir une action commune, on recherche un coupable. On se prive ainsi des meilleurs alliés possibles.


Le Monde du 5 janvier 2006

mis en ligne le mercredi 4 janvier 2006
par ML



  
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