Immigration et histoire

Des historiens dénoncent le double langage de l’UMP "En dénonçant la "racaille" et en affirmant sa volonté de "nettoyer les cités", le ministre de l’intérieur, chef de l’UMP, n’a fait que remettre au goût du jour, consciemment ou non, le vocabulaire caractéristique de la droite nationaliste à la fin des années 1930. En septembre 1937, l’un des plus grands quotidiens français, Le Matin (qui sera supprimé en 1944 pour avoir collaboré avec le régime de Vichy) dénonçait déjà "la racaille étrangère dans la France dépotoir" et ajoutait : "Non seulement nous ne nettoyons pas assez notre paillasson, mais nous le tendons à tous les boueux de l’univers pour qu’ils viennent s’y essuyer les pieds.".

Ce rappel historique est infligé par des historiens spécialistes de l’immigration et membres de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration, parmi lesquels Gérard Noiriel, Emile Temime, Patrick Weil etc. Dans une tribune accordée au Monde, ils dénoncent "un double langage inadmissible" à l’UMP. "D’un côté, ils créent une Cité nationale pour l’histoire de l’immigration et, de l’autre, ils votent une loi (en février 2005) qui nous enjoint d’enseigner une histoire officielle de la colonisation, ce qui est une atteinte inique à l’éthique de notre discipline". Ils condamnent cette "dérive dangereuse".


Article Le Monde

Un nombre important de chercheurs se trouvent associés à la construction en cours d’une Cité nationale de l’histoire de l’immigration (CNHI). Il s’agit de la mise en oeuvre d’un projet vieux de près de vingt ans, sans cesse différé, et que la mission Toubon, installée en 2003, a permis de concrétiser. Nous avons accepté de participer au conseil scientifique de ce projet parce qu’il nous paraissait inadmissible que la France soit le seul vieux pays d’immigration à n’avoir édifié aucun lieu de mémoire pour rappeler le rôle essentiel qu’ont joué les immigrants dans le développement économique, social et culturel de ce pays depuis le XIXe siècle. En tant qu’historiens, notre devoir civique est de contribuer à faire évoluer la mémoire collective en luttant contre les stéréotypes et les préjugés qui alimentent les haines racistes et les fantasmes xénophobes. Notre fonction ne consiste pas seulement à transmettre l’histoire de l’immigration aux élèves des écoles et aux visiteurs du futur musée. Nous nous adressons aussi aux élites qui nous gouvernent pour qu’elles méditent sur les leçons de cette histoire.

Malheureusement, les événements qui se sont produits récemment dans un grand nombre de quartiers populaires ont entraîné une brutale résurgence, au sein de la droite dite "républicaine", de propos et de propositions que l’on croyait cantonnés aujourd’hui à l’extrême droite et qui reproduisent les erreurs tragiques de la IIIe République finissante. Ces discours révèlent une ignorance, feinte ou délibérée, de l’histoire de l’immigration. Affirmer que les HLM auraient été construits "pour y parquer les immigrés" est absurde.

De même, il est faux d’affirmer que le regroupement familial a été instauré en 1976. Cette pratique a existé depuis les débuts de l’immigration. Elle a simplement été rétablie après avoir été temporairement suspendue de juillet à décembre 1974.

Présenter la crise sociale que traverse la France actuelle comme une question d’ordre public, c’est encourager les préjugés d’une partie de l’opinion sur l’immigration, au lieu de les combattre. En dénonçant la "racaille" et en affirmant sa volonté de "nettoyer les cités", le ministre de l’intérieur, chef de l’UMP, n’a fait que remettre au goût du jour, consciemment ou non, le vocabulaire caractéristique de la droite nationaliste à la fin des années 1930. En septembre 1937, l’un des plus grands quotidiens français, Le Matin (qui sera supprimé en 1944 pour avoir collaboré avec le régime de Vichy) dénonçait déjà "la racaille étrangère dans la France dépotoir" et ajoutait : "Non seulement nous ne nettoyons pas assez notre paillasson, mais nous le tendons à tous les boueux de l’univers pour qu’ils viennent s’y essuyer les pieds."

Le ministre de l’intérieur ne pouvait pas ignorer que ses propos renforceraient, dans l’opinion, l’amalgame entre criminalité et problèmes des jeunes des quartiers populaires. Il n’est donc nullement surprenant que ces derniers se soient révoltés contre des termes qu’ils ont ressentis comme une atteinte à leur dignité. Depuis ces événements, le même ministre et ses proches se sont lancés dans une surenchère sécuritaire et xénophobe totalement inadmissible. Faire croire qu’on résoudra la crise actuelle en expulsant les quelques étrangers impliqués dans ces violences ou en retirant la nationalité française aux naturalisés, c’est, là encore, réactiver les méthodes qui ont conduit la IIIe République à la ruine. Pour couronner le tout, voici que le ministre délégué à l’emploi vient raviver les fantasmes de l’époque coloniale, en affirmant que ce sont les Africains polygames qui sont responsables de cette crise. Dans les années 1930, on disait qu’ils n’étaient pas "civilisés", aujourd’hui, on affirme qu’ils ne sont pas "intégrés".

Nous ne pouvons pas rester silencieux face à ces contre-vérités, ce serait manquer gravement aux principes que nous nous sommes fixés en acceptant de participer au conseil scientifique de la CNHI. Certaines autorités gouvernementales, et le principal parti de la majorité, l’UMP, pratiquent aujourd’hui un double langage inadmissible. D’un côté, ils créent une Cité nationale pour l’histoire de l’immigration et, de l’autre, ils votent une loi (en février 2005) qui nous enjoint d’enseigner une histoire officielle de la colonisation, ce qui est une atteinte inique à l’éthique de notre discipline.

Nous condamnons solennellement ces discours et ces pratiques rétrogrades. Elles vont non seulement à l’encontre des objectifs de la CNHI, mais elles nous paraissent être des signes d’une dérive dangereuse.

Marie-Claude Blanc-Chaléard, Nancy Green, Gérard Noiriel, Janine Ponty, Emile Temime, Vincent Viet, Marie-Christine Volovitch-Tavarès, Patrick Weil sont historiens et membres du comité d’histoire de la CNHI.

Article paru dans l’édition du 29.11.05

mis en ligne le mardi 29 novembre 2005
par ML



  
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