Le suicide des jeunes nous concerne tous

Combien de parents sont-ils habités par l’idée effroyable que leur enfant adolescent ou jeune adulte puisse décider de mettre fin à ses jours ? Aucune étude ne permet de répondre à une telle question. On sait seulement que le phénomène du suicide s’amplifie chez les jeunes des pays industrialisés de façon préoccupante depuis trois décennies. En effet, si les jeunes sont moins nombreux que les personnes âgées à se donner la mort, il n’en reste pas moins qu’il représente la première cause de mortalité chez les 25-34 ans, la deuxième chez les 15-24 ans, soit entre 800 et 900 décès chaque année, les trois quarts concernant des garçons. L’augmentation des tentatives de suicide authentifiées comme telles est également inquiétante.

En dix ans, elles sont passées de 40 000 à 60 000 environ, les jeunes filles étant trois fois plus nombreuses. « J’ai fait un petit calcul simple, explique Marie Choquet, psychologue et directrice des programmes "santé de l’adolescent" à l’Inserm et auteur de nombreuses enquêtes sur le suicide des jeunes, et j’aboutis à ce résultat impressionnant : sur une période de six à sept ans, chaque adolescent connaîtra un copain de son d’âge qui aura fait une tentative de suicide et, parfois, en sera mort. »

De sombres données qui justifient que d’importants efforts soient consentis à la prévention de ce fléau. « De tels chiffres, explique Rémi Badoc, assistant social et directeur de l’association Sepia (1), invitent tous les acteurs de la société civile et politique à ne pas laisser les parents seuls face à leurs interrogations ou à leur angoisse et, dans le cas où l’irréparable a été accompli, face à leur terrible sentiment de culpabilité. D’autant que les parents, poursuit-il, sont très mal placés pour repérer et évaluer les risques que court leur enfant. Et même lorsque leur adolescent adopte des conduites à haut risque, il leur est très difficile de faire la part des choses entre un état de mal-être pouvant conduire au geste fatal et à la très classique « crise d’adolescence. »

La prévention commence par la levée du tabou

Mais alors, comment chacun peut-il contribuer à enrayer ce drame qui lamine les familles ? Quels sont les moyens de prévention mis à la disposition de tous ? Quelles réponses donner aux parents démunis lorsqu’un de leurs enfants, (les) menace de se tuer ? Comment éviter ces tentatives ou ces suicides qui laissent les proches pétrifiés de douleur et d’incompréhension. Comment, enfin, éviter les récidives qui, dans un tiers des cas, se produisent dans les six mois suivant le premier geste suicidaire ?

D’abord en luttant contre le tabou qui entoure le suicide. C’est un des objectifs des Journées nationales pour la prévention du suicide qu’organise, chaque année depuis 1997, l’UNPS, Union nationale pour la prévention du suicide (2). « Le plus souvent, lorsqu’un jeune a tenté de disparaître ou s’est suicidé, une chape de silence s’abat sur la famille, les amis, l’école, regrette Bernard Bonneville, président de l’UNPS. Trop souvent aussi le comportement ou l’acte suicidaire est nié ou infantilisé. Preuve que le suicide d’un proche est toujours vécu dans la honte. » Et de préciser : « Il ne s’agit pas de parler du suicide pour en parler, ni d’en parler n’importe comment. Il faut oser en parler d’une certaine manière pour convaincre chacun qu’il a un rôle à jouer dans la prévention. Surtout, il faut oser dire que toute tentative de suicide, tout suicide, en même temps qu’il exprime un mal-être personnel, montre la fragilité du lien social et pointe les failles de nos sociétés trop individualistes. » Prévenir le suicide des jeunes, c’est aussi combattre les idées reçues ou fausses qui circulent encore trop souvent à son propos (lire l’encadré page 14). En 2000, et pour cinq ans, la France s’est dotée d’un programme national de prévention du suicide mobilisant les centres hospitaliers et les associations. Les actions visent un dépistage des facteurs de risque et une meilleure connaissance des facteurs précurseurs de la crise suicidaire et de ses facteurs déclenchants (lire l’encadré ci-dessous). Sans pour autant négliger la lutte contre les formes d’incitation au suicide et la protection des jeunes face aux moyens couramment employés (médicaments, armes). « Sur le terrain, les avancées sont nombreuses, souligne Geneviève Noël, directrice du département santé-adolescents de la Fondation de France. Mais, ajoute-t-elle, il reste beaucoup à faire. Notamment, pour mieux informer et former les médecins généralistes, les enseignants, les infirmières scolaires et les assistants sociaux qui sont en première ligne pour repérer et recevoir les plaintes des jeunes. »

Un rendez-vous avec un psychiatre... dans quatre mois

C’est encore la prise en charge des jeunes suicidaires ou suicidants qui est le plus problématique, estiment les professionnels, qui savent qu’un jeune qui a tenté de se suicider court le risque de répéter son geste s’il n’est pas suivi. C’est surtout une demande urgente de tous ces parents qui sont encore trop souvent désespérés de voir leur enfant privé de l’assistance dont il a besoin pour rester en vie. En témoigne cette mère de famille : « Après la tentative de suicide de mon fils, actuellement en terminale, les pompiers l’ont emmené dans le service psychiatrique de l’hôpital de ma commune. J’espérais que ce serait le point de départ d’un suivi médical que mon fils, très déprimé, avait jusque-là refusé, dit-elle. Malheureusement, il a été renvoyé à la maison dès le lendemain. » « Il n’est pas bien dans ce service qui est fait pour des malades bien spécifiques », m’a-t-on expliqué. « Voyant que mon fils recommençait à être violent avec nous et avec lui-même, j’ai voulu prendre un rendez-vous "en urgence" chez un psychiatre de la ville la plus proche de chez nous, c’est-à-dire à 10 kilomètres. Mais il nous faut attendre quatre mois ! C’est beaucoup trop long. J’ai tellement peur qu’il recommence et que, cette fois-ci, il ne se rate pas. »

Un cas parmi tant d’autres. Espérons que cette 6e Journée nationale provoque de nouvelles prises de conscience et soit l’occasion de nombreuses initiatives en faveur de ces jeunes, de ceux qui sont prêts à tout... « pour ne plus souffrir ».

A. A. LA CROIX 02/2003 (1) et (2) Lire les Repères

mis en ligne le samedi 29 octobre 2005
par ML



  
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