L’adolescent confronté à la mort

« Pourquoi roules-tu sans casque ? Tu sais très bien que c’est dangereux », s’entend demander un jeune de 15 ans, stoppé dans sa course folle sur une départementale, réputée pour sa dangerosité. « Je ne sais pas », répond le jeune en ajoutant : « Peut-être parce que j’aime le risque. »

La réponse est éloquente. Oui, les ados aiment le risque et, parfois, n’hésitent pas à flirter avec la mort. Non qu’en général, ils veuillent mourir. Bien au contraire, s’ils jouent si souvent à la roulette russe, c’est davantage pour s’assurer qu’ils sont vivants et, surtout, qu’ils le resteront quoi qu’il arrive. Sorte d’illusion de toute-puissance et d’invincibilité qui les rassure, à un moment où ils s’affranchissent de la tutelle parentale et s’aventurent dans le monde inconnu des adultes.

"Pour eux, la mort ne doit pas exister, ne peut pas exister"

« Pour eux, la mort ne doit pas exister, ne peut pas exister », note Sylvie Collot, animatrice en pastorale au collège Saint-Jean-Baptiste-de-la-Salle, à Charleville-Mézières (Ardennes). Normal, si on se souvient que tout adolescent est un être en devenir et qu’à cette période du développement, les pulsions de vie font sauter toutes les barrières.

« Tous les adolescents ont un fort appétit de vivre, affirme Xavier Pommereau, psychiatre et directeur de l’unité médico-psychologique de l’adolescent Abadie à Bordeaux. Même ceux qui sont tentés de mettre fin à leurs jours. Ceux-là, dit-il, ne veulent pas mourir, ils veulent vivre autrement, sans souffrance. »

C’est dire combien l’irruption de la mort réelle bouleverse la vie d’un adolescent et bouscule son univers de pensée. Lorsque l’accident ou la maladie enlève à l’adolescent la présence d’un proche aimé, le choc frontal est toujours fracassant. Et encore davantage, s’il s’agit de la mort d’un pair qui le renvoie à sa propre mortalité, le confrontant brutalement à sa finitude et aux limites de la toute-puissance.

"La mort de Quentin, c’est trop fou, trop injuste"

En témoigne, Olivier, 15 ans qui, la même année, a perdu son arrière-grand-mère et un de ses copains : « Pour Mamie, j’ai eu de la peine mais j’ai vite accepté parce qu’elle était très âgée et que je ne la voyais pas beaucoup. Mais la mort de Quentin qui s’est tué en ski, pendant les vacances de Pâques, c’est impossible. C’est trop fou, trop injuste. »

Comment ces adolescents parviennent-ils à surmonter le choc de l’impensable, de ce qui s’inscrit en faux dans leur illusion d’immortalité ? Comment parviennent-ils à cicatriser la blessure du traumatisme que représente pour chacun la perte d’un être cher ? Bref, peut-on parler de deuil spécifique à leur propos ?

À cette question, Michel Hanus, psychiatre et président de l’association « Vivre son deuil », répond clairement : « Tout en conservant les grandes lignes d’expression communes du deuil - notamment les trois périodes de sidération, de dépression et d’apaisement -, le deuil des adolescents est particulier, comme l’est celui du jeune enfant, celui de l’adulte ou de la personne âgée. » Et de préciser : « Chez eux, le deuil comporte des caractères qui associent, en diverses proportions, ceux que l’on rencontre chez les enfants qu’ils ne sont plus et ceux qui appartiennent aux adultes qu’ils ne sont pas encore. »

Cette ambivalence est la clé de compréhension du deuil de l’adolescent, de ses manifestations extérieures et de son processus intérieur. Elle explique entre autres la nécessité pour l’adolescent de faire une partie de son deuil à la maison, berceau de son enfance, et l’autre, à l’extérieur et avec ses copains, là où se construit son devenir. Et ces absences de la maison, souvent fréquentes après la mort d’un proche, ne sont pas, comme on le pense à tort parfois, le signe d’un désintérêt ni la manifestation d’un égoïsme quelconque.

"Comme si notre peine ne l’atteignait pas"

Pour en avoir fait l’expérience douloureuse, Sylvie et Henri-Pierre l’ont compris : « Il y a quatre ans, confie Sylvie, nous avons perdu brutalement notre troisième enfant, Sophie, âgée de 11 ans. Thomas, notre fils aîné, avait alors 15 ans. Le soir de l’enterrement, alors que tous les deux, nous aspirions à nous retrouver dans l’intimité, avec nos trois autres enfants, Thomas a déclaré mot pour mot : ‘‘ Y en a marre, j’me casse. J’vais au cinoche avec Luc ’’, son meilleur copain. Et il est parti . » Sur le moment, les parents « ont cru recevoir une claque cinglante » de la part de leur fils, « comme si notre peine ne l’atteignait pas ».

Mais le temps a passé, des mots se sont échangés entre les parents et leur fils, chacun parvenant à nommer sa peine et, aujourd’hui, Sylvie et Henri-Pierre ont compris « à quel point les retrouvailles avec son meilleur copain avaient été importantes pour lui, le soir de l’enterrement de sa sœur ». « En fait, reconnaissent-ils, Thomas fuyait notre souffrance qui faisait écho à la sienne et l’amplifiait. »

En fait, les manifestations du deuil des adolescents sont souvent paradoxales, comme peuvent l’être leurs comportements dans les circonstances plus habituelles de l’existence. Ils recherchent le soutien de leurs parents et, en même temps, ils le rejettent, furieux d’avoir encore besoin d’eux alors qu’ils voudraient voler de leurs propres ailes. Ils recherchent le soutien de leurs pairs mais découvrent à leur contact qu’ils ne peuvent pas tout leur demander. Résultat, sur leur passage, les portes claquent et se ferment aussi vite qu’elles s’ouvrent et leur chagrin s’exprime dans les larmes autant qu’il se cache sous l’apparence de l’indifférence.

Chaque deuil est unique

Pour autant, chaque deuil, quel que soit l’âge de la personne touchée, est unique et de nombreux éléments influencent son accomplissement, le favorisant ou le compliquant. Parmi ces éléments, la nature du lien et de la relation qui unissait l’adolescent et la personne disparue compte beaucoup. Ainsi lorsque le jeune perd un de ses parents avec qui il était en conflit, ce qui est habituel à cette étape du développement, il est fréquent qu’un important sentiment de culpabilité torture l’adolescent. Dans d’autres circonstances, tel le décès d’un copain, voire d’un(e) petit(e) ami(e), l’angoisse, la révolte et même la peur panique peuvent bloquer longtemps le processus de reconstruction du jeune.

« Parfois, on ignore l’importance pour le jeune de certains liens familiaux ou amicaux, explique Sylvie Collot, et c’est à sa réaction à la rupture de ce lien qu’on la découvre. » Et de constater qu’aujourd’hui où les grands-parents sont des relais familiaux essentiels - beaucoup ont gardé les ados quand ils étaient enfants -, la mort brutale d’un grand-parent peut représenter un vrai drame existentiel pour un adolescent. C’est une partie de sa sécurité affective qui disparaît.

Les expériences antérieures de deuil et la manière dont l’enfant d’hier les a vécues conditionnent également le travail du deuil de l’adolescent d’aujourd’hui. Ainsi, Stéphanie Mouloux, psychologue, rappelle que chaque deuil et même chaque séparation peuvent être l’occasion pour le jeune enfant soit de se fortifier soit de s’affaiblir.

« Si, dit-elle, l’enfant a été bien soutenu dans ces moments difficiles, surtout si les adultes n’ont pas usé du mensonge ou du secret pour lui éviter les frustrations ou les chagrins de la vie, s’il a réussi à se relever et à reprendre son développement, à chaque nouvelle épreuve, il s’appuiera inconsciemment sur ces premières expériences de dépassement. » Pour autant, le soutien de l’entourage sera toujours nécessaire. Car, spécifique et unique, le deuil d’un adolescent n’en est pas moins un appel à la solidarité que l’on doit à tout être qui souffre.

Agnès AUSCHITZKA

LA CROIX

mis en ligne le samedi 29 octobre 2005
par ML



  
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