Us et coutumes de l’I-génération

Bertrand Le Gendre LE MONDE

Pour tous ceux qui ont eu vingt ans en 2005, les nouvelles technologies de l’information ne sont pas nouvelles. Nés en 1985, ils avaient 10 ans en 1995 lorsque l’usage du Net a commencé à se répandre et ont donc grandi avec lui. D’où le nom d’I-génération, "I" comme Internet, concept fourre-tout mais parlant, qui dit bien la symbiose de ces natifs du Web avec les moyens modernes de communication.

Modelée par le numérique, comme le furent les hommes de la Renaissance par la découverte de l’imprimerie, l’I-génération tient en haleine sociologues et publicitaires. De quel bois sont ces mutants, quel monde préfigurent-ils ? Leur familiarité avec le numérique n’est plus à démontrer.

Selon Médiamétrie, 74,5 % des 20 ans sont équipés chez eux d’un micro-ordinateur et 41,6 % d’une connexion haut débit. Un tiers possède un baladeur MP3 et 90 % un téléphone mobile.

Plus que leurs aînés, ils sont friands de produits et de services nouveaux, dont ils font le succès ou l’échec.

19 % des 12-17 ans naviguent sur Internet via leur mobile, selon le Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (Credoc). 26 % s’en servent pour envoyer des MMS (multimedia message service), ces messages accompagnés d’une image, d’une photo ou de son. Et 33 % ont déjà téléchargé gratuitement de la musique, des films ou des logiciels grâce à Kazaa, e-mule ou à un autre système d’échange peer to peer. Chez les 18-24 ans, la proportion des "pirates" du Net est même de 49 %.

Les "pirates" du Web n’entretiennent pas la même relation que leurs aînés avec l’information et la culture. Jusqu’ici, un livre, un CD, un DVD et un journal avaient un prix. Aujourd’hui, il suffit d’un peu de savoir-faire et de patience pour télécharger gratuitement Star Wars III ou le dernier Noir Désir sur le Net. L’information, elle, jaillit en continu de la Toile, via les sites des grands médias et les blogs. Et si l’on trouve encore peu de livres sur le Web, le projet de Google ou de Yahoo ! de numériser des millions d’ouvrages pour les mettre gratuitement à la disposition des internautes remédiera bientôt à cette relative disette.

L’I-génération a du mal à admettre que la culture et l’information ont un coût. Pour elle, c’est un dû. Cet état d’esprit a déjà fait ses premières victimes : les ventes de CD se sont effondrées, celles des DVD sont en danger et les grands quotidiens perdent des lecteurs au profit, souvent, des journaux gratuits que lisent 70 % des 16-34 ans.

Les entreprises ainsi malmenées font assaut d’imagination pour reconquérir leurs clients envolés : nouvelles formules pour les quotidiens, offre Internet renouvelée, sites de téléchargement payants d’Apple ou Sony pour les majors du disque... Toutes tentent de se plier aux exigences de l’I-génération en rajeunissant et en adaptant leur offre. Mais aucune n’a trouvé la panacée. Accoutumée très tôt à s’approprier tout ce qui circule sur la Toile, sans se soucier des lois sur la propriété littéraire et artistique, l’I-génération fait pour l’instant de la résistance. Cette évolution affecte surtout les biens que le numérique a dématérialisés, journaux, films ou disques audio. Mais les autres secteurs de la consommation, eux aussi, ont été contraints de s’adapter. Les grandes marques le savent : l’I-génération est un chaland exigeant, capricieux et très bien informé.

Selon Ipsos Observer, 86 % des 16-34 ans comparent les coûts sur Internet avant de faire un achat. 87 % ont fait au moins une fois leurs emplettes sur la Toile. Un tiers (33 %) a déjà fréquenté un site d’enchères en ligne comme eBay et plus de la moitié (55 %) a été cliente d’un site de discount. A la fois rationnelle et surinformée, l’I-génération achète en connaissance de cause mais elle est tout aussi capable d’emballements. De surpayer des baskets de marque par exemple. Les multinationales du sportswear ou des loisirs l’ont compris et flattent cet hédonisme réfléchi tout en se sachant sous étroite surveillance. A la moindre erreur, les blogs et forums de la Toile retentissent d’anathèmes et de quolibets contre le fabricant qui a raté sa cible. Et la clientèle passe à la concurrence.

Les us et coutumes de l’I-génération influent tout autant sur les relations interpersonnelles. Selon le Credoc, deux tiers des 12-17 ans (62 %) estiment qu’Internet est un "bon outil" pour se faire des amis ou rester en contact avec ses relations, alors qu’un tiers seulement des Français en général est de cet avis (38 %).

Sites de rencontres, messageries instantanées, forums, blogs, chats, textos... Internet et son prolongement, le téléphone mobile, "collent" parfaitement aux modes de socialisation des "adulescents", une génération qui sacralise les amis, la bande et la tribu.

Cette génération a fait tôt son nid dans le réseau des réseaux, comme s’il avait été inventé pour elle. L’interactivité satisfait sa soif de dialogue et d’authenticité. Formidable lieu d’échanges, la Toile tient de la cour de récréation et du défouloir. Elle encourage la mise en scène de soi, incite au marivaudage, désinhibe les timides, survolte les audacieux, tout cela sans grands risques. Accueillant, tolérant, virtuel, le Web autorise tous les faux-fuyants. Les "adulescents" apprécient.

Certains, comme la chercheuse américaine Christine Rosen dans un récent article de The New Atlantis, s’interrogent sur le sentiment de toute-puissance que les moyens modernes de communication donnent à l’I-génération. De l’exacerbation du moi qui en découle, un syndrome qu’elle nomme "egocasting". Quelle part, se demande- t-elle, reste-t-il pour la découverte, la surprise ­ - et le réel ­ - lorsque l’individu, vissé à son écran, a le sentiment exaltant de tenir le monde au bout de sa souris-télécommande ?

D’autres insistent, à l’inverse, sur les promesses de ce nouveau continent que les natifs du numérique défrichent sous nos yeux. Avec plus d’entrain que d’inquiétude, il faut bien le dire.

Bertrand Le Gendre Article paru dans l’édition du 14.10.05

mis en ligne le vendredi 14 octobre 2005
par ML



  
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