Savoir compter en 2005

Sylviane Gasquet LE MONDE

Savoir lire, écrire et compter : éternelle ritournelle du monde éducatif, dès qu’il s’agit de se poser la question du "socle" des connaissances indispensables. Le mot socle suggère malheureusement un savoir pétrifié, statufié... Or "savoir compter", en 2005, équivaut-il au savoir compter d’il y a vingt ans ? Sûrement pas !

Maintenant que les tableurs informatiques autorisent des triturations de chiffres en tout genre par des apprentis "souriciers" plus naïfs que malintentionnés, il s’agit aussi ­ - et peut-être surtout ­ - de former le futur citoyen à s’intéresser à la légitimité des calculs effectués. Oui, un calcul est encore juste ou faux, mais, oui aussi, un calcul juste peut être dépourvu de sens. Oui, face à deux nombres différents, il y a un plus petit et un plus grand. Il n’empêche que certaines comparaisons de pourcentages confinent au ridicule...

Petit exemple extrait d’un bêtisier authentique : 25 % des cadres épousent une femme cadre, elle aussi. Mais chez les femmes cadres, 50 % épousent un cadre. Commentaires du journaliste : "Où trouvent-elles le quart manquant ? A moins qu’eux en épousent deux, successivement donc." Ah, si seulement, en nombre absolu, il y avait autant d’hommes que de femmes parmi les cadres, alors, mais alors seulement, le journaliste pourrait, en effet, se poser cette question...

Il faut absolument former le consommateur de chiffres que nous sommes tous et que seront nos élèves. Pour cela, il faudrait commencer dès le collège. Il ne s’agit surtout pas de refuser tous les chiffres a priori, mais de former l’esprit critique pour que chaque élève puisse faire face aux arguments qui en contiennent.

Evidemment, cette éducation numérique exigerait une formation des enseignants et du temps supplémentaire. Mais alors, faut-il forcément garder tout le "savoir compter" d’il y a vingt ans ? Par exemple, faut-il continuer à imposer l’apprentissage de la division "à la main", la calculette remisée au fond du cartable ? Les adultes que nous sommes essayent-ils encore d’allumer un feu avec un silex ?

L’école doit oser s’adapter : économiser le temps que le progrès permet dans les opérations et s’attarder sur la genèse des calculs. Moins de grosses opérations (quatre chiffres par trois chiffres) mais plus de temps pour réaliser dans quel cas il faut diviser et dans quel cas soustraire, car la calculette ne dira jamais sur quel bouton appuyer ! Plus de temps pour évaluer mentalement l’ordre de grandeur. Plus de temps sur la nécessité de pondérer certaines moyennes et sur le bon choix des coefficients...

Malheureusement, l’école n’ose pas prendre ce chemin. Trois ans passés au Conseil national des programmes (sous la présidence de Luc Ferry) m’ont convaincue que les responsables de l’éducation étaient eux-mêmes pétrifiés sur le socle de leur propre scolarité passée.

mis en ligne le mercredi 12 octobre 2005
par ML



  
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