L’école rend-elle les enfants idiots ?

Penseur de l’institution scolaire, où il a enseigné à tous les niveaux, de l’école primaire à l’Université, auteur de nombreux ouvrages, dont le dernier, Lettre à un jeune professeur(1) résume sa réflexion sur la formation des enseignants, Philippe Meirieu est, depuis des années, pris pour cible par ceux qui lui reprochent d’avoir légitimé des innovations contestées. Notamment ces techniques interactives qui font de l’élève le « partenaire » du professeur.

Face à lui, Jean-Paul Brighelli, ancien militant d’extrême gauche, agrégé de lettres, auteur de manuels de littérature aux éditions Magnard, et aujourd’hui d’un brûlot,

La Fabrique à crétins (2), où il réclame le rétablissement de normes dont l’absence pénalise les élèves les plus démunis. Ils souffrent de n’avoir pas droit à la transmission d’un savoir fondamental, à base de français et d’histoire.

Au-delà de leurs désaccords - Philippe Meirieu croit à l’élitisme pour tous, quand Jean-Paul Brighelli affirme qu’il faut revaloriser les apprentissages pour orienter, avant la 3e, ceux qui échouent au collège -, les deux experts tirent le même signal d’alarme : l’école va très mal, et ce n’est pas une réformette qui pansera la plaie. Propos recueillis par Paul-François Paoli [29 septembre 2005]

---- LE FIGARO LITTÉRAIRE. - Alain Bentolila, président de L’Observatoire national de la lecture, a récemment mis en cause le manque d’exigence des I.U.F.M. (3) qu’il rend en partie responsables des carences des élèves dans le domaine du français. Partagez-vous ce pessimisme ?

Philippe MEIRIEU. - Je suis d’accord avec ce constat. Nous assistons à une forme de dégénérescence de la langue écrite qui sévit dans toute la société. Les médias et les journalistes y ont leur part, les hommes politiques aussi. En tant que discipline de la pensée, la culture de l’écrit tend à devenir minoritaire au regard d’une forme impulsive d’expression. Tout cela ne peut pas ne pas avoir d’influence sur les enseignants. Mais je crois qu’il ne faut pas stigmatiser les instituts universitaires de la formation des maîtres. Qu’il y ait, en leur sein, des pratiques indéfendables, c’est évident. Néanmoins, prétendre que la totalité des gens qui y enseignent sont indifférents à la langue française est un mensonge.

Jean-Paul BRIGHELLI.
-  Je suis, bien sûr, d’accord avec Alain Bentolila. Mais cet état de carence n’est pas que linguistique. Ce que j’ai pu constater en faisant passer le Capes de lettres, c’est qu’il y a désormais, parmi les enseignants, des gens qui ne savent rien ! J’ai eu en face de moi récemment, à l’oral du Capes, des gens qui croyaient que le mot « démagogue » signifiait s’occuper de l’éducation des enfants ! Au-delà de l’ignorance des mots, le plus étonnant est l’ignorance de la littérature chez certains professeurs de lettres ! D’où une méconnaissance complète des textes classiques. S’ajoute à cela une ignorance de l’histoire chronologique. J’ai appris récemment, en faisant passer l’oral du Capes, que le fameux « Waterloo morne plaine » de Hugo était une bataille remportée par Napoléon III aux alentours de Moscou dans les années 1860 !...

P. M.
-  Vous faites une confusion entre exemple et preuve. Un élève de 5e d’une ZEP (4), il y a quelques jours, me disait qu’il était en train d’analyser la différence entre la figure d’Hercule et celle d’Héraclès dans la mythologie grecque. Qu’est-ce que ça signifie ? Que tous les élèves de ZEP travaillent sur la mythologie ? Vous généralisez des exemples pour étayer un livre dont le titre est insultant pour les enseignants. Vous stigmatisez le style « jeune », mais vous utilisez celui du Nouvel Observateur et de Marianne. C’est-à-dire l’approximation, le slogan, les exemples invérifiables, sans oublier les erreurs. Vous assurez que les études à l’IUFM durent trois ans, alors qu’il s’agit de deux ! Vous illustrez ce que vous dénoncez : l’exigence de rigueur a disparu ! Même s’il contient des vérités sur lesquelles je reviendrai, votre livre équivaut à une mauvaise action ! C’est l’exemple même de ce que dénonce Alain Bentolila : un « écrit dégénérescent » !

Jean-Paul Brighelli, au-delà du style, votre livre contient une affirmation grave. Vous dites que la faiblesse des élèves est liée à l’insuffisance des professeurs et à leurs pratiques...

J.-P. B.
-  M. Meirieu raconte dans son livre comment il avait essayé de transmettre à ses élèves la notion de romantisme : en leur donnant des repères. Ici, un texte de Hugo ; là, un tableau de Delacroix, références essentielles pour faire comprendre ce qu’est le romantisme entre 1820 et 1850. Mais cela ne se passe pas comme ça dans la réalité. Non seulement beaucoup d’enseignants ne savent pas rédiger, mais ils ignorent les bases. Certains font de la résistance dans leur coin, mais le problème est que les programmes, tels qu’ils ont été conçus, purement thématiques, incitent à analyser des « discours » quel que soit leur statut. Quand vous donnez à un adolescent le sentiment que n’importe quel « discours », celui de la plus mauvaise presse ou le texte d’un grand écrivain, sont de même nature, vous brouillez les cartes.

P. M. 
-  Qu’il y ait des gens qui mettent à égalité Rimbaud et Rambo, sans doute, mais je ne crois pas que ce soit l’esprit des programmes. Ce que je crois c’est que si des collègues s’appuient sur des objets de la « culture jeune » (sic), une notion qui, à mes yeux, n’existe pas, ils le font avec l’espoir qu’ils vont pouvoir les tirer vers le haut. Il y a chez les professeurs deux manières d’appréhender les choses. Ceux qui pensent qu’avec des gamins qui écoutent toute la journée la logorrhée obscène des radios qui leur sont destinées, il faut partir de ce qui les intéresse. D’autres, dont je suis, pour qui la force intrinsèque des savoirs suffit. Ces deux postures se côtoient, et vous excommuniez la première. Quand Catherine Henry dans De Marivaux et du Loft (5) explique comment, à partir du Loft, elle a réussi à introduire Marivaux, elle ne cède à aucune démagogie.

J.-P. B.
-  Pourquoi diable les élèves vont-ils à l’école ? Dans le Times, un article récent affirmait qu’en Angleterre, les écoles sont de plus en plus désertées par les élèves. Le taux d’absentéisme est colossal. Je ne voudrais pas que ce soit notre lot. Que les élèves se disent : à quoi bon y aller, puisque je n’apprends rien ? J’ai vérifié durant mes douze années passées dans des ZEP que les élèves qui ne désirent pas apprendre, cela n’existe pas. Passée la première crise de larmes à la maternelle, tout élève veut apprendre. Quand mon fils, qui est en préparatoire, rentre le soir et qu’il me dit : « On n’a rien fait », c’est qu’il y a un problème. Au lieu de lui enseigner l’histoire et la géographie, on passe des heures à lui apprendre à se repérer dans son environnement. Où est la classe dans l’école ? Où sont les toilettes dans l’école, où est l’école dans le village, où est le village ? Au milieu des champs de vignes, etc. Des choses tellement proches du quotidien qu’il n’y a plus de distinction entre ce que l’on fait en dehors de l’école et ce que l’on fait dedans.

Philippe Meirieu, vous êtes d’accord sur ce point ?

P. M. 
-  La question de la discipline serait largement résolue si l’on travaillait plus. Mais je ne crois pas que tout enfant ait spontanément envie d’apprendre. Tout enfant a envie de savoir, ce qui n’est pas pareil. La difficulté est que la société lui explique que l’on peut savoir sans apprendre. Quand j’étais gamin et que je voulais faire des photos, je devais calculer le rapport entre la profondeur de champ et de diaphragme. Aujourd’hui, on achète un appareil et la technique vous permet de savoir sans avoir appris. C’est pour développer ce désir d’apprendre que certains professeurs utilisent ces méthodes didactiques que vous ridiculisez. Il s’agit de rendre l’élève « actif » en entrant dans une démarche d’apprentissage. S’il était plus important de savoir que d’apprendre, on ne voit pas pourquoi on interdirait le copiage, par exemple.

J.-P. B.
-  On y vient. Il y a des établissements où l’on donne les sujets à l’avance aux élèves pour éviter les soi-disant « traumas » provoqués par les interrogations surprises. Balisons le chemin le plus possible : voilà la philosophie infusée depuis des années pour éviter de malmener ces chers petits. Les croyants d’une nouvelle religion pédagogique ont instauré des pratiques qui ont relégué les savoirs les plus importants. Vous savez parfaitement que beaucoup d’instituteurs, pardon, de professeurs des écoles, comme on dit, ne donnent plus de devoir à l’école primaire.

P. M. 
-  C’est le texte de loi.

J.-P. B.
-  Je sais bien : selon ce texte, il ne faut pas avantager ceux qui peuvent être aidés par leurs parents. Le problème est qu’on égalise par le bas. J’ai des souvenirs de classe, à la fin des années 50, où l’on avait des leçons à apprendre par coeur, et qu’on pourrait se réciter ensemble maintenant. Il y a des fables de La Fontaine qui disparaissent parce que le par coeur a disparu. On ne va quand même pas les humilier, ces chers petits, en leur donnant des notes qui traduisent leur faiblesse puisqu’ils n’ont rien appris. Au BAC, chacun sait que les examinateurs subissent des pressions pour ne pas descendre en dessous de certaines notes. Si les copies n’étaient pas surnotées pour satisfaire le quota de réussite fixé à l’avance, le BAC ne serait pas aussi dévalué qu’il l’est.

Comment transmettre les mêmes programmes aux héritiers de la culture, souvent enfants d’enseignants, et à ceux qui sont issus de milieux défavorisés, notamment de l’immi gration ?

J.-P. B.
-  C’est le coeur même du sujet. Il ne devrait pas y avoir des lycées de centre-ville, avec les enfants des héritiers, et, en banlieue, des lycées de ghetto. Vous l’avez d’ailleurs dénoncé dans un excellent essai : Nous mettrons nos enfants à l’école publique (6). Un élève issu aujourd’hui d’une famille ouvrière de banlieue n’a pas la moindre chance d’accéder à l’Université, toutes les études le démontrent. Face à un tel défi, l’idée de discrimination positive est une plaisanterie ! Ce n’est pas en choisissant de manière plus ou moins arbitraire d’aider tel ou tel élève, que l’on saura lutter contre l’échec de masse. C’est en cassant les ghettos qui communautarisent les élèves de même origine sociale ou ethnique.

P. M. 
-  Briser les ghettos ne peut se faire sans volontarisme. On pourrait imaginer que les profs travaillent à mi-temps au lycée Henri IV et à Créteil, pour que ce ne soient pas les mêmes qui supportent les publics durs. Et pourquoi ne pas installer des BEP mécanique auto au lycée Saint-Louis et des classes prépas en Seine-Saint-Denis ? Cela n’a rien à voir avec la discrimination positive, qui consiste à identifier les gens à partir de leur provenance et à organiser la concurrence entre exclus. Dans l’état actuel des choses, des aides dans les territoires sinistrés. Une forme de barbarie est là, à nos portes. Pour l’endiguer, renforçons les trois fondamentaux que sont la maîtrise de la langue française, l’histoire de France, enseignée chronologiquement, mais aussi l’histoire de toutes les disciplines, comme les mathématiques. Que les élèves sachent qui était Galilée, et pourquoi il a affirmé cela. Enfin, la culture scientifique et industrielle. Nous vivons dans un monde technicisé que l’on ne saurait décrypter sans ce type d’enseignement.

J.-P. B.
-  La culture scientifique ne consiste pas à pianoter sur un ordinateur. Les béats nous répètent que le niveau monte. Bien sûr que le niveau monte, si on le mesure à la quantité de connaissances éparses. Mais la culture n’est pas une somme de connaissances, c’est une capacité d’établir des liens entre elles.

Mai 68 a-t-il une responsabilité dans la gabegie que vous dénoncez ?

J.-P. B.
-  Il faut bien reconnaître que les plus médiocres de ses rejetons ont trouvé leur voie à l’éducation nationale et qu’ils y ont fait des dégâts. Philippe Meirieu évoque Rousseau dans son livre. Dans L’Emile, son grand traité de l’éducation, l’adulte apprend de l’enfant cette vertu qui lui manque : l’innocence. Mais les libertaires ont trop vite lu Rousseau, Piaget ou Fourier. Au nom du culte du naturel, un totalitarisme de la médiocrité, qui passe par la reconnaissance des cultures de la rue, s’est instauré. Or la culture de la rue est à la culture ce que la jachère est à l’agriculture. La culture de la rue, c’est la friche... Laisser les adolescents dans l’illusion qu’ils ont quelque chose à apprendre aux enseignants, c’est du rousseauisme bas de gamme.

P. M. 
-  J’aime Rousseau et Fourier, mais je ne suis pas, pour autant, libertaire. Surtout, je suis sidéré quand j’entends ressasser ce thème des jeunes qui refusent l’autorité comme s’ils étaient rebelles. Ils ne sont pas rebelles, ils sont soumis aux autorités médiatiques et publicitaires. Le problème n’est pas la crise de l’autorité, c’est la tyrannie d’une autorité que les sociologues appellent « la pression à la norme » : elle fait que vous devez, pour appartenir à un groupe, vous habiller comme ceci ou parler comme cela, sinon vous n’avez pas droit de cité. Je me trouvais, l’autre jour, dans un lycée agricole où les professeurs étaient désespérés de ne pas s’imposer. J’ai demandé aux élèves : de qui accepteriez-vous une autorité ? Ils m’ont répondu : « de Steevie », ancienne vedette du Loft devenu présentateur télé. Je suis resté interloqué puis j’ai réfléchi. Qu’est ce que Steevie leur promet ? Qu’en téléphonant à M 6, ils vont, à leur tour, devenir célèbres. Qu’est-ce que l’école promet ? Que les héritiers de la culture réussiront et que les autres stagneront. Quand une autorité ne promet plus rien, elle s’effondre. On ne peut traiter de la question de l’école indépendamment de la société qui l’entoure, où les autorités traditionnelles sont ébranlées. Je vous signale qu’en Espagne, on a interdit la téléréalité au nom de la protection des droits de l’enfants...

La violence a-t-elle un rapport avec l’illettrisme, comme l’affirme Alain Bentolila ?

P. M. 
-  J’en suis d’autant plus convaincu qu’Alain Bentolila s’est inspiré de mes travaux. La maîtrise de la langue est essentielle parce qu’elle permet de symboliser les forces archaïques que nous avons tous en nous, a fortiori les jeunes exclus du lien social. La pédagogie rejoint, ici, l’anthropologie. Qu’est-ce que la violence ? Une incapacité de symboliser ces pulsions destructrices que nous pouvons sublimer par le langage, la culture ou l’art.

J.-P. B.
-  Nous sommes face à une montée de l’ignorance violente. J’ai, par exemple, été menacé de mort voici quelques années par des élèves islamistes parce que j’avais commenté un texte de Voltaire sur Abraham. Ils ignoraient tout d’Abraham et pensaient que j’insultais le Coran. Quand le langage régresse, la violence progresse. C’est à ce défi-là que nous sommes confrontés aujourd’hui.

(1) Esf éditions, 95 p., 9,90 €.

(2) Jean-Claude Gawsewitch éditeur, 221 p., 16 €.

(3) Dans Tout sur l’école, Odile Jacob, 288 p., 7,50 €.

(4) Zone d’éducation prioritaire.

(5) POL, 151 p., 14 €.

(6) Mille et une nuits, 103 p., 9 €.

mis en ligne le samedi 1er octobre 2005
par ML



  
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