Bac : le grand marchandage des notes avant les résultats

Le Figaro.fr

Marie-Estelle Pech

Alors que les élèves de terminale s’apprêtent aujourd’hui, le ventre noué, à découvrir leurs résultats au bac, savent-ils que les correcteurs ont parfois « modifié » des notes selon d’autres appréciations que celles de leurs copies ? Tous les ans, dès la fin des épreuves écrites, une négociation entre correcteurs et inspecteurs régionaux se met en place lors de deux « commissions d’harmonisation » successives, académie par académie. Les enseignants que nous avons interrogés divergent sur l’objet de cette intervention. Les uns disent qu’elle a pour but d’aider les candidats à obtenir le bac, tandis que les autres affirment qu’elle sert à lisser les notes et éviter les injustices.

Une chose est sûre : la note finale n’est pratiquement jamais la note initiale. Selon un professeur d’histoire-géographie, « dans ma discipline, cette année, 30% à 40% des copies ont vu leur note relevée ».

Concrètement, une première commission de correcteurs établit un barème à la vue des premiers devoirs. Ce système permet d’éviter un taux de réussite trop bas si un exercice a été raté par une majorité d’élèves. « Une deuxième commission se réunit pour que 80% obtiennent le bac », résume, lapidaire, ce même professeur qui dénonce un « vaste tripatouillage ». Comme nombre de ses collègues, il décrit les pressions « feutrées » des inspecteurs pédagogiques qui encouragent les enseignants à mettre de bonnes notes. Les écarts entre les académies - parfois jusqu’à 10% - peuvent agacer les rectorats. « L’an dernier, nous avons été parmi les pires dans cette matière, soyez indulgents ! », entendent-ils parfois. Les appréciations peuvent varier du tout au tout : en 2002, par exemple, un recteur a fait corriger une même copie de bac S en mathématiques par 100 correcteurs et obtenu des notes variant de 8 à 16 !

Ce qui compte, c’est la stabilité des taux de réussite, affirment les enseignants. Ancien président de l’association des professeurs de mathématiques, Jean-Paul Bardoulat se souvient d’une commission où l’inspecteur avait carrément dit que les taux trop faibles faisaient exploser les lycées et les taux trop forts faisaient imploser l’université ! « Je ne suis pas contre le fait de gérer les flux mais il faut cesser de le dissimuler », s’agace cet enseignant. « On nous met la pression pour élever les moyennes mais tout le monde se contrefiche que les élèves aillent à la décapitation dans les études supérieures », confirme un professeur d’économie. Les brebis galeuses sont écartées au passage. Les rectorats choisissent les professeurs qui mettent les notes les plus élevées en terminale et qui obtiennent la meilleure moyenne au bac, reconnaît Pierre Merle, sociologue et professeur à l’université de Rennes, spécialiste de l’évaluation scolaire. Et les plus sévères sont parfois... privés de correction. En 1996, une examinatrice d’anglais a même été relevée pendant l’examen pour « notation trop sévère ». La moyenne des premières notes qu’elle avait attribuées à l’oral d’anglais s’élevait à 8. Evidemment, cette technique permet d’éliminer des enseignants exagérément sévères, comme ce professeur de philosophie qui avait mis 60 zéros sur 120 copies de S, sous prétexte qu’elles « n’étaient pas philosophiques ».

Lorsqu’un incident survient, les élèves n’ont rien à craindre. En 2003 comme en 1995, l’épreuve de maths de série S avait été jugée trop difficile. En notant les copies sur 22, voire 33 points dans certaines académies, tous les candidats avaient été sauvés. Pis, selon l’association des professeurs de mathématiques, la moyenne des maths en S cette année-là n’a jamais été aussi bonne ! « L’aubaine a profité aux mauvais élèves », regrette Jean-Paul Bardoulat.

Pierre Merle, sociologue et professeur à l’université de Rennes, réfute cependant le reproche d’indulgence excessive. « Les tests de niveau dans l’armée donnent les mêmes résultats depuis trente ans », argue-t-il. La seule année où le bac a été bradé, assure-t-il, c’était en 1968. Certes, l’orthographe s’est fortement détériorée depuis quelques années, reconnaît-il, confirmant une plainte récurrente des correcteurs. « Par contre, les élèves sont bien meilleurs à l’oral ou en informatique. » Surtout, le pouvoir des inspecteurs varie selon les professeurs, nuance-t-il. Certains « intégristes » considèrent que leur travail n’est pas discutable et refusent toute intervention. Et les commissions d’harmonisation permettent, selon lui, de « maîtriser les aléas de la correction même si le système est imparfait ».

mis en ligne le lundi 4 juillet 2005
par ML



  
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