Les rêves de nos enfants...+ BORIS CYRULNIK

Nés avec les ordinateurs et les consoles de jeux, ils ont entre 6 et 10 ans et subissent déjà le stress des adultes. Se perdront-ils dans la société labyrinthe que nous leur avons construite ? Enquête sur le monde fou des enfants

Irène Inchauspé et Valérie Peiffer LE POINT

Ils sont 3,7 millions, ils aiment Harry Potter et Titeuf, les bonbons aux couleurs fluo et aux goûts pimentés. Ils écoutent du rap, du hip-hop et des chanteurs de la « Star Ac’ ». Ils jouent à la poupée Bratz et sont accros aux jeux vidéo. Ils ont entre 6 et 10 ans. Ils mettent leurs coudes sur la table et ne sont plus privés de dessert. Ce ne sont plus des petits, pas encore des ados, mais déjà des cibles de marketing.

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« Je suis étonné par la précocité des angoisses. »

LE POINT : Les enfants font le voeu d’être riches, cela vous surprend-il ?

BORIS CYRULNIK : Non, car la richesse est un souhait qui remonte à des époques lointaines. Ainsi, au XIXe siècle, les enfants rêvaient d’être riches, donc gros, car c’était un signe de bonne santé et de réussite sociale ! De même aujourd’hui, c’est évidemment un voeu des enfants des pays en développement. Si des petits Français expriment la même chose, ce n’est pas, bien sûr, pour les mêmes raisons, mais parce qu’ils ressentent à mon avis une forte instabilité affective. Ils traduisent ainsi une demande de sécurité. Je suis d’ailleurs très étonné par la précocité des angoisses et des phobies sociales dont souffrent aujourd’hui les jeunes enfants, alors qu’avant elles ne concernaient que les adolescents.

L. P. : Comment expliquez-vous cette évolution ?

B. C. : Prenez par exemple ce qui se passe à l’école. Aujourd’hui, les enfants disent qu’ils sont nuls, et les professeurs affirment souvent que certains sont « mauvais à l’école ». Lorsque j’étais moi-même écolier, on ne disait jamais des choses comme cela. On disait qu’un tel « n’aimait pas l’école ». A l’époque, je me souviens, par exemple, que les professeurs rappelaient que « l’agriculture manque de bras ». Ils indiquaient ainsi à ceux qui n’étaient pas bons en maths ni en français qu’ils pourraient être meilleurs ailleurs ! Alors que des travaux récents, menés notamment en Belgique par Jean-Pierre Pourtois, montrent qu’un pourcentage très élevé d’enfants pensent à la mort simplement parce qu’ils sont nuls à l’école.

L. P. : Les parents ont-ils aussi une responsabilité dans ces nouvelles angoisses des enfants ?

B. C. : Je crois que oui, car ils entretiennent malgré eux le « stress du bonheur ». Avec les 35 heures, par exemple, tout le monde joue à fond les loisirs. Mais j’entends certains enfants qui refusent aujourd’hui de partir en vacances de neige, parce qu’il va falloir encore courir, se précipiter pour prendre le train, suivre des cours de ski. Il faudrait, au contraire, leur ménager des plages d’ennui pour qu’ils puissent être les auteurs de leur propre développement.

L. P. : Jusqu’à 7 ans, les petites filles prennent leur mère pour modèle, ensuite, c’est Lorie ou Jenifer qu’elles veulent imiter. Quel jugement portez-vous là-dessus ?

B. C. : C’est un bon signe d’évolution ! Il faut qu’il y ait un moment où l’on se détache du parent adoré et pour s’en dégager, quoi de mieux que de jeter son dévolu sur une « poupée » à la mode ? Entre 6 et 10 ans, les enfants inventent souvent un roman familial. Ils rêvent d’avoir des parents différents des leurs. C’est ce que font ces petites filles. Quant aux garçons, si le père reste un modèle pour eux, c’est parce qu’ils se développent moins rapidement que les filles. Et à cet âge-là, trois ans d’écart, c’est énorme, puisque cela fait 30 % du temps de vie !

mis en ligne le mercredi 1er juin 2005
par ML



  
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