Les débuts de l’informatique à l’école

Les débuts de l’informatique à l’école

En 1985, le plan « informatique pour tous », mal pensé, tournait au fiasco en milieu scolaire. Aujourd’hui, les usages du micro-ordinateur s’y généralisent enfin

En ces temps obscurs, la jeunesse française demeurait très ignorante du langage binaire et des logiciels, des disques durs et autres disquettes. Au début des années 1980, seuls quelques pionniers apprenaient, en famille ou dans les cercles fermés de clubs, à se familiariser avec l’outil micro-ordinateur. Or l’heure de la révolution informatique allait sonner et l’école de la République en serait le bras armé.

En 1985, voici juste vingt ans, le gouvernement lança donc une offensive pour initier tous les jeunes aux nouvelles technologies de l’information : le plan « informatique pour tous » (lire ci-dessous). Sur le papier, les objectifs étaient ambitieux car 100.000 micro-ordinateurs devaient être installés dans les établissements scolaires au cours de l’année, un millier de logiciels seraient édités et 100.000 enseignants suivraient des stages.

Commande massive d’ordinateurs au constructeur national Thomson

L’enthousiasme était à son comble : les usines du constructeur national Thomson tournaient à plein régime pour livrer le « M05 », et l’administration enregistrait trois candidatures de professeurs pour une place en stage. Aussi grande fut la déconvenue ! Quelques mois plus tard, l’inspection générale elle-même n’hésitait pas à parler d’échec. Seulement 10 % des enseignants utilisaient l’outil informatique en classe. Les ordinateurs prenaient la poussière au fond des classes. Cet équipement avait été mal pensé, mal réparti et le problème de la maintenance n’était pas résolu.

En 1986, la gauche perdait les élections législatives et le nouveau ministre de l’éducation nationale, René Monory, ne s’investissait pas dans le plan en cours. « Celui-ci continue vaille que vaille, au gré des bonnes volontés et des compétences », nota l’historien Claude Lelièvre (1). Cet épisode peu glorieux devait pour longtemps marquer les esprits. Encore aujourd’hui, parler de l’ordinateur à l’école déclenche des grimaces de scepticisme ou des moqueries ! Pourtant, les pouvoirs publics ont su tirer les leçons des erreurs passées.

Si l’école a quelque peu loupé le rendez-vous des micro-ordinateurs, il y a juste vingt ans, elle n’entend pas rater le train d’Internet qui fait entrer l’outil informatique dans une autre dimension. En 1997, Claude Allègre, nouveau locataire de la rue de Grenelle, proposait un plan d’introduction des « nouvelles technologies de l’information et de la communication » (NTIC).

Afin de ne pas retomber dans les errements de 1985, il s’agissait cette fois-ci de proposer une politique globale misant autant sur l’équipement en ordinateurs que sur la production de logiciels, la formation des enseignants et le développement de l’informatique dans le champ des savoirs scolaires. Avec une belle continuité, la nouvelle loi sur l’école de François Fillon fit ensuite entrer dans le socle commun des enseignements la maîtrise « des usages de l’ordinateur et des environnements numériques ».

Cet apprentissage est sanctionné par une note « informatique et Internet » (B2i) au brevet des collèges et au baccalauréat. L’ordinateur n’est pas seulement un moyen d’enseignement, il devient un objet d’éducation. De même, tous les étudiants qui entrent à l’IUFM devront être détenteurs d’un certificat « informatique et Internet » (C2i) et acquérir un second niveau au cours de leur formation.

« La loi marque un progrès majeur car, depuis quelques années, on plafonne à 20 ou 25% des enseignants qui utilisent les nouvelles technologies en situation pédagogique », selon Benoît Sillard, délégué interministériel aux usages d’Internet. Surestimée au départ, la révolution informatique à l’école souffre sans doute aujourd’hui d’un déficit de considération.

150.000 élèves utilisent aujourd’hui un bureau virtuel

Pour mesurer les progrès accomplis, au-delà de la formation des enseignants et des élèves, prenons la direction de Besançon. Dans la capitale de Doubs, la mise en place du « réseau Lumière » a permis, depuis 1999, de relier tous les établissements scolaires au haut débit numérique. Mille cinq cents ordinateurs sont installés dans les écoles (soit une moyenne de trois par classe), la mairie hébergeant le gros « serveur » qui est la tête du système.

Deux ans plus tard, Besançon met en place un système de prêt d’ordinateurs portables aux familles, avec 12 heures de formation gratuite pour les parents. Équipés des mêmes logiciels qu’à l’école , ces ordinateurs apportent aux enseignants, élèves et familles un outil de communication (correspondance, information sur les emplois du temps, bulletin scolaire...) et des possibilités pédagogiques inédites. Des enseignants de différentes écoles peuvent participer à des expériences de travail collaboratif. À partir du CE2, les élèves ont accès depuis chez eux aux leçons, exercices ou travaux qu’ils ont réalisé en classe...

Autre exemple dans le Limousin, à Limoges. Depuis 1994, tous les établissements culturels y sont reliés par un réseau de fibres optiques. En 2003, la municipalité a fait entrer les écoles dans ce dispositif. Pour l’équipement en ordinateurs, Limoges a misé sur des chariots mobiles de microportables (sans fil), qui se déplacent de classe en classe selon les besoins des enseignants. Six mille élèves apprennent à travailler sur leur bureau virtuel, les enseignants partagent leurs expériences avec leurs collègues, mettent en ligne leurs cours.

« Ce ne sont pas là des ordinateurs pour s’amuser, mais vraiment des outils conçus pour le travail », explique Monique Boulestin, chargée des nouvelles technologies à la mairie. D’ici à 2006, tous les élèves de la ville devraient bénéficier de ce programme.

En 1985, on attendait tout - et donc trop - de l’ordinateur en lui-même. Aujourd’hui, tous les spécialistes ont conscience que l’avenir de l’informatique à l’école repose sur une combinaison de plusieurs éléments : la mise en place du réseau des « tuyaux » qui fournissent le haut débit aux écoles ; l’accès à des contenus pédagogiques, encyclopédies, revues, archives audiovisuelles (le ministère de l’éducation a ainsi mis en place deux portails numériques officiels, qui réunissent des éditeurs publics et privés) ; la conception « d’espace numérique de travail » ou « bureaux virtuels », c’est-à-dire de logiciels qui permettent d’adapter l’ordinateur à des usages pédagogiques ou administratifs bien définis ; enfin la présence de micro-ordinateurs en classe.

« Chaque maillon compte, et s’il en manque un, rien ne marchera », commente B. Sillard qui souligne la rapidité avec laquelle tout cela se met en place. « Aujourd’hui, 100% des collèges et lycées sont reliés au haut débit et toutes les écoles le seront d’ici à 2007. » Pour le développement des espaces numériques de travail, le ministère a lancé depuis quelques années des appels d’offres. Des expériences pilotes (comme celles de Besançon et Limoges) se sont multipliées et permettent de trouver les bons points d’équilibre.

« Tout cela va donner une vue d’ensemble, commente encore B. Sillard. Déjà, nous n’en sommes plus au stade de l’expérimentation mais de la généralisation. Cent cinquante mille élèves utilisent un bureau virtuel, contre quelques milliers l’an dernier. Ils seront plusieurs millions en 2006. »

Contrairement à la démarche jacobine de 1985 (qui avait aussi pour mission de faire tourner l’industrie nationale), l’État ne cherche plus à tout piloter ou imposer d’en haut. « On mène une politique d’impulsion. Plus de la moitié des académies portent un projet. Les collectivités locales pourront à l’avenir faire leur choix en connaissance de cause. »

Depuis les années 1980, le mouvement de décentralisation a transféré aux collectivités locales les prérogatives d’équipement éducatif. Beaucoup d’entre elles investissent des sommes considérables dans le développement de l’informatique, au risque de céder à la tentation de l’affichage. Le conseil général des Landes et celui des Bouches-du-Rhône ont ainsi développé d’ambitieux et coûteux programmes de prêts de microportables aux collégiens. Avec le risque que les volets formation, la réflexion sur les usages ou le contenu ne suivent pas.

Dans un secteur où les technologies évoluent sans cesse, l’avenir définira les stratégies de développement de l’informatique qui apportent un plus à l’école. Une chose est sûre, la révolution informatique est enfin en marche en milieu scolaire. « Dès qu’une nouvelle technologie apparaît, on assiste toujours à un temps long durant lequel elle est réservée aux pionniers, puis les usages se généralisent. Nous en sommes là aujourd’hui, assure B. Sillard, et cela va très vite. »

Bernard GORCE

(1) Les politiques scolaires mises en examen, ESF éditeur, 2002.

*** Ce jour-là : le 25 janvier 1985

Le 25 janvier 1985, à Paris, le jeune premier ministre Laurent Fabius dévoile le « plan informatique pour tous » qui va faire entrer la France dans l’âge du numérique. « Les onze millions d’élèves de nos établissements publics pourront désormais, dans chaque commune, avoir accès à l’ordinateur au cours de leur scolarité, afin de permettre une meilleure égalité des chances », déclare à cette occasion le chef du gouvernement.

Cent mille ordinateurs sont alors installés dans les établissements scolaires. Sept ans plus tôt, en 1978, à l’initiative du ministère de l’industrie, le plan des « 10000 ordinateurs » avait visé à équiper tous les lycées.

SOURCE LA CROIX

mis en ligne le mercredi 18 mai 2005
par ML



  
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