Accompagnement scolaire

"La vigilance s’impose si l’on veut éviter de faire de l’accompagnement scolaire l’accompagnement social de l’exclusion scolaire", estime Dominique Glasman, auteur d’un rapport sur "Le travail des élèves pour l’école en dehors de l’école"

"La vigilance s’impose si l’on veut éviter de faire de l’accompagnement scolaire l’accompagnement social de l’exclusion scolaire. Personne ne le veut, (...) ni les animateurs, ni les associations qui le mettent en place, ni les municipalités qui financent, ni les enseignants ou les chefs d’établissement qui dirigent vers ces dispositifs une partie des élèves. Néanmoins (...) l’hypothèse que l’accompagnement scolaire puisse jouer objectivement une fonction de pacification sociale serait d’autant plus intenable qu’il jouerait essentiellement ce rôle au détriment de tous les autres", notamment de la justice sociale, souligne le sociologue Dominique Glasman, professeur à l’université de Savoie dans le rapport "Le travail des élèves pour l’école en dehors de l’école" réalisé en décembre 2004 pour le HCEE (Haut conseil à l’évaluation de l’école). Ce dernier doit rendre un avis sur ce sujet au mois de mai.

Si des élèves en difficultés "sont trop aisément aiguillés vers les dispositifs d’accompagnement scolaire, ceux-ci peuvent (...) aggraver une stigmatisation, parfois organiser une ségrégation supplémentaire entre élèves, surtout s’ils sont peu efficaces en termes d’appui au travail", prévient-il. "L’institution scolaire peut-elle, du fait de l’existence de ces dispositifs, se sentir quitte de l’aide que les élèves les plus éloignés de la culture scolairement rentable sont en droit d’attendre d’elle d’abord, sans exclure celle que peuvent leur fournir d’autres instances ?", s’interroge-t-il. Ce rapport de synthèse de 150 pages est articulé autour de six axes : "devoirs à la maison", "jeux éducatifs", "cours particuliers", "coaching scolaire", "accompagnement scolaire" et "devoirs de vacances".

ACCOMPAGNEMENT SCOLAIRE

Dans le domaine de l’accompagnement scolaire, "que revient-il à l’institution scolaire d’assurer ?", demande le sociologue, qui constate que, "pour une part non négligeable des enfants et des adolescents, l’accompagnement scolaire est loin de faire la preuve de son efficacité en termes d’appui au travail". La question ne se pose pas tant pour les "études surveillées" que pour le temps consacré, "dans le temps scolaire, à la mise en activité intellectuelle des élèves [et] à l’appropriation des savoirs transmis comme des savoir-faire inhérents au travail scolaire". "Certaines écoles, certains collèges, se sont fortement mobilisés en ce sens, en partant du constat qu’il n’était pas possible de compter sur les héritages formels et informels transmis par la famille. Mais l’effort est-il assez général, et à la mesure de l’ambition que se donne l’école d’amener 80% d’une génération au niveau du baccalauréat ?", demande-t-il encore, suggérant notamment de "diversifier les ambitions" de l’accompagnement scolaire.

Si faire "convenablement et régulièrement ce que demande l’école" peut permettre d’y réussir, cela ne permet "pas forcément de concourir pour l’accès aux filières prometteuses ; éclairer [les élèves] sur ce point, ce pourrait être aussi un des rôles que se donne l’accompagnement scolaire. Même si on peut le déplorer, la froide réalité est bien celle-là. Il ne s’agit plus seulement de réussir, mais d’accéder aux filières porteuses en termes de placement social. Les pouvoirs publics, locaux ou nationaux, peuvent choisir de soutenir l’accompagnement scolaire, sous différentes formes qui permettent aux élèves de jouer leurs chances." Certaines entreprises privées de soutien scolaire à domicile démarchent les municipalités en avançant l’argument de "la réussite dans la compétition scolaire", selon lui. Aussi les pouvoirs publics doivent-ils, pour "contourner cette argumentation commerciale", veiller à ce que l’accompagnement scolaire proposé soit "rigoureux sur les résultats qu’il produit" et "permette aux élèves accueillis de réussir dans le sens que recouvre aujourd’hui cette expression pour tous les engagés volontaires ou involontaires dans la compétition scolaire". Il souligne par ailleurs que certains dispositifs "paraissent relativement performants en termes d’appui aux apprentissages" et que les parents qui y recourent ne font pas un acte de "démission".

COURS PARTICULIERS

"Une constante des cours particuliers [de soutien scolaire], même s’ils ne s’y cantonnent pas toujours, c’est l’exercice, c’est l’entraînement, c’est la répétition", analyse le sociologue, qui constate "qu’à travers les exigences des épreuves d’examen, des concours, des tests, la réussite scolaire suppose une certaine rapidité, une aisance minimale à l’oral, une aptitude à l’organisation de son travail". Or, ces apprentissages "ne sont pas systématiquement, c’est-à-dire à la fois durablement et avec une certaine fréquence, réalisés dans le cadre de l’école", note-t-il. Reprenant les chercheurs Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, il avance que "l’école exige des élèves ce qu’elle est loin de toujours leur donner", "d’où le recours à des appuis extérieurs". En France, la plupart des prestataires de cours particuliers "ont intérêt à tout ce qui accroît la tension et la compétition scolaire" : "privatisation, concurrence entre les établissements, dégradation de certains segments du système scolaire" leur permettent d’offrir des "services de préparation, d’accompagnement, de réparation" ; "et tout cela pour un investissement limité, si l’on excepte la publicité", poursuit-il, concluant : "La rentabilité d’une entreprise comme Acadomia ne semble pas être de nature à démentir cette manière de voir."

En effet, faire donner à ses enfants des cours particuliers, c’est "une façon de jouer son rôle d’appui parental à la scolarité". "De cette emprise familiale croissante sur les parcours scolaires, certes différenciée socialement, naît la difficulté d’imaginer la substituabilité totale d’un soutien organisé par l’établissement à des cours particuliers. D’où, également, la pertinence d’offres alternatives hors de l’école, quitte à ce qu’elles soient publiques, gratuites et par là ouvertes à tous. Ce qui importe, ce n’est pas simplement ni d’abord le fait d’être en dehors des locaux scolaires, c’est de relever de l’initiative parentale", assure Dominique Glasman.

DEVOIRS DE VACANCES ET A LA MAISON

Aucune évaluation du dispositif ’école ouverte’ - mis en place au début des années 1990 par les pouvoirs publics et les chefs d’établissement - sur les résultats scolaires n’a été menée. "Mais il serait intéressant de savoir dans quelle mesure ce type de prise en charge, en fin d’été en particulier, contribue à un ’bon départ’ dans l’année scolaire suivante, et éventuellement permet de compenser une pratique familiale des devoirs de vacances faible ou inopérante", estime le sociologue dans son chapitre consacré aux devoirs de vacances. "Beaucoup de collèges qui organisent l’école ouverte choisissent d’en situer une ’session’ dans les deux semaines qui précèdent la rentrée scolaire ; et c’est également dans les quinze derniers jours que les devoirs de vacances sont massivement réalisés dans les familles." Il faut donc se demander, selon lui, en quoi "l’école ouverte dans les dernières semaines du mois d’août est de nature à contrecarrer les effets de différenciation sociale que, comme on l’a vu, les activités de vacances ont tendance à accentuer au bénéfice des milieux favorisés".

L’institution scolaire "se légitime massivement par l’affirmation que le travail assure une réussite scolaire. Le travail est en effet devenu le pilier central de la méritocratie scolaire", avance le chercheur. Pour autant, "l’efficacité directe des devoirs [à la maison] sur la réussite scolaire" n’a pas "clairement été démontrée" par les chercheurs. Cependant, des recherches ont pu mettre en évidence plusieurs effets sur la vie sociale et scolaire de l’enfant", poursuit-il, citant Cooper. Selon ce chercheur, les devoirs à la maison présentent des "effets positifs" ("meilleure compréhension", "acquisition de mécanismes", "mémoire", "habitude de travail", "discipline", "curiosité", "responsabilité", "investissement parental"), mais aussi négatifs ("surcharge de travail", "négation de l’importance des loisirs", "pression parentale", "tricherie entre élèves" et "augmentation de la différence entre les plus faibles et les meilleurs").

JEUX ÉDUCATIFS ET COACHING SCOLAIRE

Quant à l’efficacité des jeux éducatifs dans la réussite scolaire, "on a toutes les raisons de penser que le jeu a un effet sur le développement cognitif de l’enfant (et, par là, sur ses apprentissages scolaires), mais personne, dans le champ de la recherche spécialisée, ne semble savoir ni pourquoi ni comment", analyse Dominique Glasman.

"Venu du monde du sport et du monde de l’entreprise, le ’coaching’ a fait son apparition récemment en France à la périphérie de l’école, sous le nom de ’coaching scolaire’ " et n’a encore fait l’objet d’aucune recherche scientifique, constate le sociologue. À travers le coaching, qui semble, de par son coût, "se limiter aux catégories aisées", Dominique Glasman distingue "des signes supplémentaires du changement de statut des individus dans la société et de ses retombées sur les relations au sein de la famille", et pense que cela aura des "conséquences sur le système scolaire et les modes de transmission du savoir". En effet, présenter le fait d’encourager et de soutenir des enfants comme du coaching scolaire pourrait bien, selon lui, "être révélatrice d’un mode de gestion de l’éducation, centrée totalement sur l’individu, lui donnant les moyens d’être performant, le traitant d’égal à égal, c’est-à-dire une façon de recomposer les places, le père ou la mère devenant plus un entraîneur qu’autre chose, dont le but est de faire donner au jeune le meilleur de lui-même".

RÔLE DE L’ÉDUCATION NATIONALE

"Ce n’est pas seulement à l’école que l’on apprend, ce n’est pas le seul temps passé à l’école qui est formateur", estime-t-il, citant notamment les associations d’éducation populaire. Néanmoins, au fil du temps, le temps non scolaire semble de plus en plus consacré par les élèves à des activités scolaires. "Cette orientation, qui est vécue par beaucoup comme une dérive appauvrissante, est de plus en plus contestée", d’autant, selon lui, que le monde professionnel ne juge plus seulement les diplômes des chercheurs d’emplois, mais aussi leurs expériences extrascolaires et leur personnalité. Dominique Glasman cite le cas du Japon où il s’est avéré qu’une "attention majeure sinon exclusive à une sorte de formalisme scolaire peut conduire (...) à un appauvrissement considérable des savoirs transmis et plus encore de la capacité à les mobiliser pour construire une pensée personnelle, originale et créatrice". Pour éviter cette dérive, le chercheur fait plusieurs propositions.

À l’école, une partie du travail doit relever "de la mise en activité intellectuelle des élèves", mais aussi de "l’entraînement et de la répétition". Par ailleurs, "le travail hors de la classe peut trouver à l’école des temps et des lieux plus favorables et plus cadrés : les salles de travail, de permanence, le temps d’étude surveillées". Il suggère aussi de "séparer plus nettement, dans les dispositifs d’accompagnement scolaire, ce qui relève des devoirs scolaires et ce qui relève d’autres activités" ; et d’encourager les formes de soutien individuel qui se sont développées dans le secteur associatif ; ou encore de "privilégier certaines périodes, comme la fin des vacances d’été, pour l’organisation de l’école ouverte". Par ailleurs, "les établissements qu’apprécient les élèves et les parents, ceux des milieux populaires tout spécialement, sont les établissements où les élèves sentent que l’institution travaille pour eux, les aide, les soutient, leur donne les règles du jeu et leur permet de les respecter ; de ce point de vue, la présence des aides-éducateurs dans les établissements a été très positive pour le rapport avec leur public", affirme-t-il. Pour autant, de telles mesures n’entraîneraient sûrement pas la disparition des structures privées situées "à la périphérie de l’école", estime le chercheur, car pour les familles qui "vivent intensément la compétition scolaire", ce qui compte "c’est de faire mieux que les autres". SOURCE :

mis en ligne le jeudi 5 mai 2005
par ML



  
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