L’avenir des arts plastiques à l’école

L’avenir des arts plastiques à l’école, par Laurent Guirard - LE MONDE

Nous assistons en ce moment à la tentative de suppression d’un corps de fonctionnaires d’Etat : les enseignants d’éducation artistique. Il y a peu, un ministre ironisait sur lepoids des corps morts dans la fonction publique. Ici, son gouvernement passe aux actes, commençant par les plus faibles.

Il s’attaque à un ensemble de personnes singulières et mal fédérées qui travaillent à apporter à tous les élèves, au sein des enseignements scolaires obligatoires, une éducation artistique, c’est- à-dire quelque chose qui ne soit ni un enseignement spécialisé individualisé (comme le font les conservatoires), ni un simple conditionnement à un système de symboles, de goûts ou de valeurs (comme le fait, par-delà la religion, l’industrie culturelle), ni une activité de loisir frivole et sans apprentissage (où une logique de zapping, en quête d’un pur plaisir consommatoire interdira tout bénéfice durable).

L’objectif est complexe, donc difficile à évaluer. Cependant, des années de lutte et d’exercice ont apporté une expertise réelle, qui ne peut pas toujours bien se dire ou se comprendre, et qui va disparaître par le double effet d’une diversification démagogique de l’offre de formation (fondée sur la transformation de matières obligatoires en matières optionnelles mises en concurrence) et de la délégation de cette formation à des enseignants polyvalents ou à un partenariat local aléatoire, mal régulé et souvent fondé sur des emplois précaires.

Les choses se passent insidieusement. Par exemple, dans le projet de réforme du concours de recrutement des professeurs d’école, les options musique et arts plastiques sont diluées dans une offre hétéroclite. Auparavant, un système de formation compensatoire permettait de rassurer les futurs maîtres qui avaient fui ces matières au concours sur leur possibilité d’éveiller çà et là au fil des jours l’appétit artistique des élèves. Cette formation, déjà très amaigrie, disparaîtra, avec les enseignants qui l’assuraient.

Autre projet, déjà rejeté en 2003, et qui réapparaît à titre expérimental pour la rentrée 2005 dans des classes de 3e : le remplacement des deux heures hebdomadaires de musique et d’arts plastiques par des dispositifs d’enseignements de découverte allant de l’histoire des arts au cinéma et à l’audiovisuel en passant par la danse ou le théâtre. Qui oserait refuser une telle offre ? Or ces nouveaux cours optionnels ne seront plus assurés par des enseignants spécialisés ayant suivi un parcours universitaire spécifique doublé d’une longue pratique artistique personnelle et recrutés par un concours dédié (capes ou agrégation) : tous pourront obtenir cette certification complémentaire.

En s’étendant, l’optionalisation réduira en douceur la demande horaire, donc le nombre de postes offerts à ces concours spécifiques, puis réduira le nombre d’étudiants inscrits dans les filières artistiques universitaires faute de débouché professionnel, au risque de mettre en péril la vie même de ces filières.

Jusqu’alors, les professeurs de musique ou de dessin bénéficiaient d’une sorte de rente due à leur formation générale universitaire qui, de l’école au lycée, en faisait les ambassadeurs privilégiés du monde des arts. Ce privilège est battu en brèche pour diverses raisons qui semblent plus le prétexte que le mobile des réformes actuelles. Derrière l’appel accru aux partenariats locaux, l’avant-projet Fillon tend à déléguer à des assistants territoriaux, souvent employés à temps partiel et ­ surtout ­ à des contractuels, des heures obligatoires actuellement assurées par des fonctionnaires d’Etat à plein temps.

Or, du point de vue des conditions de travail, le monde de l’art, habitué à revendiquer lui-même des logiques de compétence, d’individualisme et d’inégalité naturelle, est un laboratoire des pires dérives capitalistiques. On y trouve un réservoir de main-d’oeuvre qualifiée et flexible, captive de par sa formation spécifique, prête à tout pour travailler et acceptant des contrats de travail toujours plus fragmentés. Profiter de cette situation pour recycler dans l’enseignement les ex-artistes intermittents ou les jeunes formés depuis deux décennies par les institutions du ministère de la culture est une idée bien tentante.

De nombreux partenariats existent déjà à l’école : les musiciens intervenants (titulaires d’un diplôme universitaire et recrutés par les collectivités locales) mais aussi et surtout les multiples institutions locales (centres d’art contemporain, d’histoire et patrimoine, opéras et orchestres, parcs naturels, etc.), institutions qui trouvent, dans l’école, une instance de légitimation ou d’évaluation indiscutable de leurs actions et lui proposent en retour des interventions clé en main séduisantes (les classes à projet artistique et culturel de Jack Lang ont ouvert la voie). Il ne reste plus, comme le propose le ministre, qu’à consolider et développer ce type de partenariat vers tous les cycles d’enseignement, puis à réaffecter les volumes horaires alors dégagés.

Mais pourquoi se plaindre de voir les élèves rentrer en contact direct avec des oeuvres contemporaines, des artistes professionnels, avec un patrimoine local oublié ou inattendu, et dans des cadres de travail nouveaux ? Parce que derrière ces voeux pieux, les logiques qu’on impose sont foncièrement néfastes à une éducation artistique pour tous. Ce partenariat risque de se réduire à des actions ponctuelles et arbitraires, sans pérennité, variant au gré des lieux, des budgets et des personnes, avec obligation de justifier ses bienfaits à très court terme par une politique de communication, de spectacle ou de séduction forcément démagogique (mais orientant les actions et tenant lieu d’évaluation).

Qu’attendre de tout cela dans un domaine qui ne prend vie que par une fréquentation familière, régulière et adaptée ? Et dans une activité dont les bénéfices réels pour l’élève ne s’évaluent que bien des années plus tard, comment croire qu’en affaiblissant le statut et la formation des enseignants, on leur permette de mieux résister aux lubies évaluatrices de tous ceux qui, refusant le principe d’un postulat humaniste, réclament un retour sur investissement immédiat et lisible des actions qu’ils financent ?

Nous sommes là face à des logiques qui dénient, dans le domaine de l’art, les compétences spécifiques de l’enseignant. L’éducation artistique en milieu scolaire demande une technicité intellectuelle, pédagogique et didactique spécifique doublée d’une compréhension des formes et des thèmes de savoirs dispensés par ailleurs.

C’est là le coeur du problème : les professeurs d’éducation artistique dépendant du ministère de l’éducation nationale sont aujourd’hui sommés, non sans mauvaise foi, d’apporter la preuve de leur expertise au regard des autres acteurs culturels, et ils ont le plus grand mal à le faire.

S’ils évoquent leur lien avec la pratique d’un art, ils se heurtent à la concurrence d’artistes mieux introduits, plus performants ou productifs (c’est là leur seul métier), plus médiatiques et soutenus par un ministère plus attentif. S’ils se réclament des théories de l’art, ils sont victimes du mépris et de la dénégation portés par un groupe social jouissant des privilèges d’un savoir savant.

Si enfin, ils revendiquent une compétence professionnelle spécifique, ils se heurtent au retard pris, dans notre pays, par la recherche universitaire en éducation artistique. Les connaissances issues des recherches en sciences de l’éducation ne se transposent pas facilement ou directement au cas particulier des objets artistiques, et les besoins de connaissances pédagogiques des futurs enseignants ont été ici rassasiés par une accumulation insensée de méthodes et de réformes sorties des introspections ou des intuitions d’artistes ou d’inspecteurs célèbres, lesquelles n’étaient pas toujours bien transférables à leurs disciples mais court-circuitaient durablement tout appétit de recherche.

A l’heure où les choses vont mal pour les enseignants des disciplines artistiques de l’école au lycée, ne serait-il pas utile d’avoir quelques travaux solides qui rappellent l’affiliation de leur métier avec la recherche universitaire ?


Laurent Guirard est maître de conférences en sciences de l’art et musicologie à l’IUFM d’Orléans-Tours.

mis en ligne le lundi 18 avril 2005
par ML



  
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