Ces ados des quartiers chics qui tombent dans la délinquance le week-end

Livrés à eux-mêmes par des parents fortunés, ils versent dans la drogue et les petits délits

Delphine de Mallevoüe Le Figaro [16 avril 2005]

De la montre haute joaillerie aux jeans et chaussures griffés en passant par le lecteur MP3 dernier cri, Armand (*) est équipé de pied en cape des accessoires les plus luxueux du marché. Il a 15 ans, fréquente un lycée parisien huppé, connaît déjà Saint-Barth’, Bali, Maurice et autres destinations improbables pour sa jeune mine, et voit tomber chaque mois dans sa poche 450 euros versés par son père fortuné. Tout pour être heureux, diraient certains. Tout pour glisser, au contraire, sur le terrain de la délinquance, alertent les pédopsychiatres, qui constatent un épiphénomène. Car Armand, qui a cours le samedi matin et dont les parents n’entendent pas sacrifier leur escapades à la campagne ou à l’étranger, est souvent livré à lui-même le week-end et... dérape.

Il y a quelques mois, il s’est retrouvé au poste de police pour avoir fumé du cannabis dans la rue. Quelques semaines plus tôt, c’est pour ivresse sur la voie publique et outrage à agent qu’il a atterri au commissariat. Avant encore, pour tapage nocturne dans un appartement déserté par les parents mais rempli de compères alcoolisés devenus un brin violents... « On n’est pas décadents pour autant ! », rigole l’adolescent, peu impressionné par ses indélicatesses avec la loi.

Le cas d’Armand n’est, semble-t-il, pas isolé. Laissée seule dans de grands appartements, une partie de la jeunesse dorée s’abandonnerait à la délinquance le week-end. À en croire les autorités judiciaires, policières, les chefs d’établissements scolaires ou encore les psychologues, ces adolescents aisés seraient nombreux à verser dans les petits délits. Au point de parler d’une tendance, du moins à Paris.

Ce phénomène touche particulièrement les foyers accaparés par leur vie professionnelle, les ménages divorcés, recomposés, mais aussi ces nombreux parents qui décampent dès le vendredi soir à la campagne en dépit des heures de cours ou de colle de leurs rejetons le samedi matin.

Combien sont-ils dans ce cas ? Difficile à chiffrer. « Nous ne voyons pas la partie immergée de l’iceberg, explique Aslam Allée, juge pour enfants à Paris, qui a été en poste sept ans dans le 16e arrondissement. Cette délinquance existe bel et bien mais elle aboutit rarement au tribunal ».Pour ce magistrat, parents et enfants trouvent leur compte dans ces petits arrangements du week-end et « en cas de problème, cela se règle dans la sphère privée. Ce filtrage est accentué par le côté tabou pour ces familles qui n’assument pas les dérapages de leurs enfants. Résultat : ces cas sont rarement judiciarisables ».

Si les parents sont généralement complices de leurs rejetons, quelques établissements scolaires finissent par saisir les magistrats. Au compte-gouttes car ces écoles, souvent privées, hésitent à se brouiller avec des parents aux chéquiers généreux. Selon le juge Allée, « 50 à 150 signalisations par an sont faites à Paris à l’instance judiciaire par des proviseurs ».

La quarantaine, Paul (*), cadre supérieur dans la finance, est le père divorcé d’un garçon de 16 ans qui « flirte avec le cannabis » et sèche les cours régulièrement. « Avec la vie qu’on a, il est certain qu’il y a un retrait de surveillance. Particulièrement le week-end, en raison de la garde alternée que, sa mère ou moi, nous ne pouvons pas toujours assurer avec nos déplacements respectifs », reconnaît-il. Son fils s’est retrouvé récemment au commissariat pour consommation de drogue. « Ça m’effraie, dit Paul, mais le peu de temps qu’on passe ensemble, je n’ai pas envie de jouer au père fouettard. Et comme je ne tiens pas à entendre des mensonges, je ne pose pas de questions. J’avoue humblement acheter ma tranquillité. »

Si la manifestation de cette délinquance dorée est essentiellement la drogue et l’alcool, elle se détecte souvent dans l’absentéisme scolaire ou la dépression, souligne le juge Allée. Un constat observé par Joël Adrian, proviseur du lycée Pasteur à Neuilly-sur-Seine. « La détresse des gosses de riches qui sont livrés à eux-mêmes est une réalité, même si elle suscite moins de compassion que celle des autres classes sociales », souligne le responsable, dont l’établissement est « touché par ce phénomène même si ce n’est pas la majorité des élèves ». Ce lycée public a accueilli il y a peu « un arrière-petit-fils du dernier roi d’Italie, dont l’ascendance était inconnue de tous au collège, mais qui était uniformément perçu comme un voyou. Il était livré à sa seule gouvernante ».

Ce proviseur a beau alerter les parents sur les absences répétées et le décrochage scolaire de leurs enfants, « les familles les couvrent systématiquement ». Restent les traces de leur passage au poste de police qui, selon un agent d’un commissariat d’un quartier chic de la rive gauche à Paris, « restent minoritaires mais récurrentes ».

(*) Les prénoms ont été modifiés.

mis en ligne le samedi 16 avril 2005
par ML



  
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