L’autorité en classe ...

5 questions à... Patrick Boumard : l’autorité, ou comment avoir de l’influence en classe ?

Professeur en sciences de l’éducation à l’université de Rennes1, Patrick Boumard a orienté ses dernières recherches sur les désordres scolaires, la violence des jeunes, la déviance2... A plusieurs reprises, il a abordé la problématique de l’autorité à l’école...

Dans quelle mesure faut-il, selon vous, repenser l’autorité en classe ?

L’autorité, dont l’opinion publique, soucieuse de restaurer l’ordre moral, prône le retour, est une notion très polysémique. Chacun y met ce qu’il veut ! Pour ma part, je pense que l’autorité à l’école ne doit pas être une affaire de personnes, mais d’institution. Et c’est en cela qu’elle doit évoluer. Elle doit s’exercer de manière consciente, de collectif à collectif et non être une relation de pouvoir inconsciente d’éducateur à élève. L’enseignant ne doit pas raisonner en termes d’interdits ou de coercition mais d’influence. Je préfère ce terme à celui d’autorité. On parle aussi beaucoup, à ce sujet d’autorité de négociation. Dans ce contexte, la négociation n’est pas un marchandage mais une reconnaissance des intérêts de chacun et avant toute chose, un respect réciproque de l’élève et du professeur. Car les défaillances de l’autorité se situent bien là, dans la différence manifeste entre les règles imposées aux élèves et celles qui se destinent aux professeurs, mais dont on ne parle jamais aux enfants.

De manière pratique, comment est-il possible d’asseoir dans sa classe cette forme d’autorité de négociation ?

Tout enseignant peut organiser dans sa classe, des petites pratiques politiques très simples pour instaurer une autorité acceptée. En disant par exemple : “je peux vous demander de respecter les règles de travail de la classe car moi je vous donne la garantie de vous respecter en retour”, le professeur témoigne à ses élèves sa volonté de travailler dans un souci égalitaire. Pour concrétiser cette démarche, il peut être judicieux de mettre en place une forme de tribunal où les élèves, à la fois plaignants et juges, peuvent déposer leurs plaintes. Laisser les enfants exprimer leur récriminations et leurs suggestions permet en outre de dédramatiser les conflits et, de fait, de laisser l’enseignant exercer librement son influence. Il existe tout un éventail de petites pratiques de ce genre3...

Quelles peuvent être les conséquences d’une autorité abusive ?

L’autorité injuste et abusive prive l’élève de sa liberté d’expression. Dans certaines classes, l’ordre semble régner mais en fait les élèves possèdent des “curriculum cachés”. Nous sommes alors dans un jeu pervers du chat et de la souris où, sous des airs dociles, les élèves manipulent les enseignants. Dans cette situation, nous ne sommes plus dans le conflit ouvert, dont la reconnaissance et la résolution peuvent être une alternative à l’autorité.

Je ne suis pas plus pour l’adulte tyrannique que pour l’enfant roi. Mais pour avancer dans l’intérêt de tous, les éducateurs ont tout intérêt à sortir de l’opposition classique : autorité versus laxisme. La fonction essentielle de l’Education nationale, qui est de former les enfants à la démocratie, passe par le respect de l’organisation de l’école. Et cet apprentissage pratique de la politique, grâce à cette autorité que je préfère nommer influence, doit pouvoir se faire dès la maternelle.

Les parents ont-ils un rôle à jouer pour conforter l’autorité des enseignants ?

Oui, bien sûr. Mais encore faut-il pour cela permettre aux parents d’entrer physiquement dans le fonctionnement de l’école, en les invitant notamment à participer davantage aux instances scolaires... Mais attention, si les parents ont un rôle de partenaires de l’institution à jouer, ce n’est pas en tant que pseudo-compétents sur les contenus pédagogiques. On entend trop souvent des “Moi quand j’étais enfant, on m’a pas appris comme ça... Moi, je lui fais faire autrement... Avec ma méthode, elle comprend mieux...“ Ce genre d’interventions nuit au contraire à l’influence des enseignants sur leurs élèves. Parents, élèves, enseignants et encadrement doivent accepter que les intérêts de chacun soient différents et accepter en conséquence de fonctionner sur le mode de la discussion. C’est la base de la démocratie.

Propos recueillis par Marie-Laure Maisonneuve

(1) Professeur de philosophie, premier professeur universitaire ayant enseigné en IUFM, Patrick Boumard est également le fondateur du Centre d’études et de recherches sur les politiques et pratiques éducatives (CERPPE, Rennes 2).

(2) Ses travaux ont donné naissance à plusieurs ouvrages : “Un conseil de classe très ordinaire”, Stock, 1978 ; “Chahuts : Ordre et désordre dans l’institution éducative”, coécrit avec Jean-François Marchat, A. Colin, 1994 ; “Le conseil de classe, institution et citoyenneté ", PUF, 1997 ; “L’école, les jeunes, la déviance : enfants et adolescents en difficulté”, PUF 1999, col. L’éducateur.

(3) Patrick Boumard se réfère ici aux travaux de Janucz Korczak, pédagogue polonais, mort à Treblinka en 1942, qui a inventé des dispositifs de ce type dans les orphelinats de Varsovie.

mis en ligne le mercredi 2 mars 2005
par ML



  
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