La maternelle reproduit les inégalités entre sexes

La maternelle reproduit les inégalités entre sexes

jeudi 11 novembre 2004

Comment combattre, dès la petite école, les stéréotypes de genre masculin/féminin, sources d’inégalités durant l’existence ? La question turlupine chercheurs et pédagogues depuis des lustres, mais une chose semble acquise : institution républicaine, au nom même de l’égalité, l’école assure une éducation sans se soucier des sexes.

Et si cette neutralité affichée n’était qu’un leurre ?

« L’école sait que les inégalités sociales ne sont pas naturelles, son but est de donner les mêmes chances à tous. Par contre, comme un peu tout le monde, elle pense que la différence de sexe est naturelle, que l’on ne peut agir dessus. Il y a des filles et des garçons, que voulez-vous y faire ! En réalité, l’école participe elle-même à la construction d’un mode d’être fille ou garçon, qui les inscrit tous deux dans des rapports inégalitaire », affirme Leïla Acherar, docteur en sciences de l’éducation à l’Université Paul Valery, qui vient de mener une recherche dans le cadre du contrat de plan Etat-Région, auprès du Réseau régional de ressources R3, créé par la direction du travail avec des acteurs de la formation .

La sociologue s’est immergée pendant quatre mois dans trois écoles maternelles de l’Hérault (1). Son premier sujet d’étonnement : l’école maternelle s’appelle... maternelle. Or, « en quoi une école qui s’occupe des petits devrait être plutôt maternelle que paternelle ? Elle doit être d’abord école de la République. En fait, son personnel est féminin à plus de 99 %, ce qui laisse supposer que la communauté éducative a des ressources propres liées à son sexe. C’est un monde féminin, comme un gynécée, un harem ! »

« J’ai observé des enseignants compétents, passionnants et enthousiastes au point qu’ils acceptent le risque d’être pris en faute », indique l’intruse. Chaque matin, elle a noté une première inégalité dans la façon de dire bonjour. La maîtresse accueille les fillettes avec des compliments du genre : « Elodie, que tu es jolie, fais tourner ta jupe ; ah, tu t’es mis aussi du rouge aux ongles ! » On ne dit pas aux garçons qu’ils portent un beau pantalon, on leur demande plutôt ce qu’ils ont fait ce week-end : « Louis, tu nous raconteras ça tout à l’heure ». Bref, « la maîtresse rappelle aux filles qu’elles sont mignonnes, ce qui est toujours le cas à quatre ans, et aux garçons qu’ils ont des choses à dire. »

En classe, la façon d’interroger les enfants ou de leur répondre, voire d’esquiver leurs questions, révèle aussi un traitement différencié. « D’une manière générale, la maîtresse interroge plus souvent les garçons que les filles, lesquelles doivent souvent faire le forcing pour être sollicitées. » D’abord surpris par ce constat, mais devant le fait accompli, les enseignants justifient, à posteriori, que cela permet de calmer les garçons plus agités.

Souvent, ce sont les enfants qui s’étonnent des discours "sexués". Un garçonnet demande : « Pourquoi on parle des hommes préhistoriques, qui chassaient le mammouth, jamais de leurs femmes ? Qu’est-ce qu’elles faisaient ? » Une fillette répond alors : « elles faisaient des bébés préhistoriques ! » Et quand une maîtresse fait une leçon sur les différents gants, ceux de maman pour la vaisselle, ceux de papa pour la moto... le petit Damien relève que sa maman aussi fait de la moto. Le temps du jeu n’échappe pas au verdict. Ainsi, des fillettes ont construit un avion en Lego, sans pouvoir choisir le sexe de l’aviateur. Car le concepteur du jeu n’a prévu qu’un moustachu ! Pour Leïla Acherar, « bien des échanges sont marqués par un conformisme social, alors que les enfants rappellent que le monde se transforme. »


Midi Libre du 11 novembre 2004

mis en ligne le samedi 26 mars 2005
par ML



  
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