« L’obsession évaluative », une maladie française ?

Le débat récent sur le dépistage précoce des élèves en difficulté l’a rappelé, s’il est un culte auquel se voue l’Éducation nationale, c’est bien celui de l’évaluation. On ne peut pas être élève sans subir à coups de contrôles inopinés et d’interrogations souvent surprises ce que d’aucuns appellent « l’obsession évaluative ». Et comme cela ne suffisait pas, le ministère a instauré des bilans nationaux organisés chaque année en CE1 et CM2.

Moulés dans le même système, les parents s’inquiètent eux‐mêmes dès que leur progéniture ne donne pas ses notes : pour les petits Français, le « Tu as eu de bonnes notes aujourd’hui ? » tient souvent lieu de « Bonsoir mon chéri »...

Tout cela crée un stress permanent et une relation de méfiance réciproque entre des profs payés pour être soupçonneux et des élèves qui voient parfois dans la triche le seul moyen de passer entre les mailles du filet. Et surtout de ne pas redoubler, sanction suprême du système...

Une note toute... relative

L’évaluation a sa propre science : la docimologie. Des études fondées sur l’exploration de copies d’examen ont par exemple démontré qu’une note n’était « stabilisée » en mathématiques qu’après avoir fait la moyenne de... 78 correcteurs. En philo, il en faut 162. C’est dire la fragilité d’un processus dans lequel la valeur est inévitablement relative. Les élèves s’en rendent vite compte dès qu’ils comparent leurs copies dans les matières scientifiques.

Tout comme ils se rendent compte qu’une fois catalogués dans une « catégorie » (bon, glandeur, fumiste, mauvais), ils peuvent difficilement en sortir et que les notes se stabilisent curieusement au niveau où le prof les a - définitivement - classés. La classe « classe »... Et déclasse quand l’évaluation devient humiliation.

Le sociologue Pierre Merle soulignait ainsi en 2006 dans son ouvrage "L’élève humilié - L’école, un espace de non‐droit ?" (PUF) que « les humiliations subies par l’élève sont le produit de l’idéologie scolaire du classement qui autorise la mise en exergue de l’élève jugé faible et incapable ».

Toujours est‐il que ce sujet reste encore tabou alors qu’il est générateur de frustrations et de violence. La plupart du temps, les professeurs n’ont d’ailleurs pas conscience du poids de ces petits mots, petites remarques assassines, sur le moral de leurs élèves. Après tout, ils ont été élevés comme ça ! Ne faire que le procès de l’école en cette matière serait vraiment trop réducteur. C’est la société française tout entière qui doit s’interroger sur le poids de mots qui blessent et sur son incapacité à encourager plutôt qu’à humilier...

La « constante macabre »

La relation profs‐élèves est d’autant plus biaisée qu’il faut bien constater que les professeurs se croient toujours obligés de donner un pourcentage constant de mauvaises notes. En 2003, le professeur des universités André Antibi a inventé le terme "constante macabre" pour expliquer pourquoi et comment il y aura toujours un tiers de bons élèves, un tiers de moyens et un tiers de mauvais dans une classe. Et cela quel que soit la moyenne de la classe !

Résultat : il y a un nombre considérable d’élèves en échec alors même qu’ils ont un - relatif - bon niveau. Leur handicap ? Être dans une trop bonne classe. Depuis lors un mouvement, soutenu aujourd’hui financièrement par le ministère de l’Éducation nationale, s’est fédéré autour d’André Atibi pour inventer de nouvelles méthodes de correction à partir d’une « évaluation par contrat de confiance ».

Dans certains pays scandinaves, les élèves ne sont pas notés avant... la cinquième. Inimaginable pour nous, ce système de confiance totale n’en permet pas moins à la Finlande ou à la Norvège de se placer en tête des classements internationaux. Dans ces pays, ne pas être noté ne signifie en rien que les élèves sont livrés à eux‐mêmes. Tout au contraire, il leur est porté une attention de tous les instants, mais qui ne passe pas par une notation jugée destructrice pour les plus jeunes enfants.

* À lire : "La constante macabre", 2003, « Math’adore », Nathan

Source LE MONDE

mis en ligne le vendredi 21 octobre 2011
par ML



  
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