Les enfants précoces, des adultes surdoués ?

Que deviennent les enfants « précoces » une fois qu’ils ont atteint l’âge adulte ? « La Croix » est allée à la rencontre de cinq de ces « surdoués » qui doivent développer de grandes facultés d’adaptation pour ne pas se sentir en marge

« Précoces », « surdoués », « HP » (à haut potentiel) : on ne sait comment désigner exactement les personnes dotées d’un « QI » plus élevé que la normale. Elles-mêmes récusent ces termes dans lesquels elles ne se reconnaissent pas vraiment : « Ce mot de surdoué ne nous va pas, parce que nous avons toujours le sentiment d’être en deçà de ce que nous voudrions être », explique d’emblée l’écrivain Norbert Merjagnan (1), 41 ans, qui a appris l’an dernier qu’il faisait partie de cette catégorie.

« Je suis toujours très déçu de ce que je fais », confirme pour sa part Victor Mignon, 23 ans, chef de projet de la Web-télé pour le service d’information du premier ministre. Louise Hervault, 22 ans, en sixième année de médecine, n’est pas plus à l’aise avec ces notions évoquant une supériorité quelconque : « Je n’en éprouve aucune fierté, notamment parce que ce sont mes parents qui m’ont aidée et qu’il y a là-dedans autant d’inné que d’acquis. » Marc Bellon, 48 ans, chercheur en physique théorique au CNRS, le dit tout net : « J’ai l’impression aujourd’hui que certains réussissent plutôt mieux que moi dans le métier parce que j’ai beaucoup de difficulté à expliquer mes intuitions. »

Envie de normalité Pas question de douter de leur sincérité, lorsqu’ils se retranchent derrière de tels propos qui traduisent leur envie de normalité. On ne saurait nier pour autant leur singularité. Eux-mêmes, d’ailleurs, la reconnaissent plus ou moins, telle Carole Renucci (2), réputée pour « aller très vite dans sa tête » comme l’observe son entourage, aujourd’hui rédactrice en chef d’Enfant Magazine (Bayard) : « Je ne sais pas encore si je suis une ancienne enfant précoce, mais lorsque j’étais institutrice, j’ai voulu introduire des méthodes innovantes d’enseignement, faire une école dynamique où ça bougeait dans tous les sens. Peut-être m’étais-je alors débrouillée pour entreprendre quelque chose qui allait me réparer, tellement, plus jeune, je m’étais ennuyée à l’école. »

Victor Mignon, lui, a carrément quitté les bancs de la classe à l’âge de 13 ans et passé son bac par correspondance, ne supportant pas la scolarité : « Je me sens encore très particulier, je parais un peu ahuri, différent, foufou mais très précis dans mon travail, et même un peu maniaque. » Cette originalité ne se perçoit pas tout de suite chez Norbert Merjagnan, rencontré au Lieu unique (LU) de Nantes, haut lieu de culture contemporaine en Loire-Atantique, un endroit qui lui va comme un gant.

Voici pourtant quelqu’un qui s’exprime avec une remarquable rigueur et un désir obsessionnel de se tenir au plus près de ce qu’il tient à dire, ce qui met son interlocuteur en alerte : « Je suis en train de travailler sur un roman dans lequel un des personnages va jusqu’à la rupture totale d’avec son entourage parce qu’il ne se reconnaît pas dans l’humanité, dans ces guerres qui le terrifient, dans les petitesses quotidiennes. Et il déclare : je ne veux plus faire partie de vous parce que l’homme finit toujours par reproduire les mêmes horreurs. »

"Un inconfort permanent" Est-ce autobiographique ? Pour une part, à l’évidence. Mais l’écrivain, conscient de l’inquiétude que suscitent ses propos, explique sa stratégie de contournement : « Avoir une intelligence construite si peu comme celle des autres vous met dans un inconfort permanent. Mais ce qui m’a sauvé jusqu’ici, c’est de savoir que je pouvais mobiliser toutes mes énergies chaque fois qu’il y avait un sens profond à l’entreprise à laquelle je participais. »

Chez Marc Bellon, au contraire, le décalage est immédiatement perceptible. C’est un peu Tournesol, la surdité en moins... et encore : « Comme lui, j’ai parfois des difficultés à comprendre les gens. Je me reconnais en tout cas une surdité psychologique », articule-t il non sans une sorte d’embarras.

Anne-Marie, son épouse, atteste : « Souvent plongé dans son domaine, il a une grande tendance à s’abstraire et à oublier le temps. » Comment, en effet, atterrir sans dommage et passer à table sans faire attendre sa femme et ses enfants quand il est immergé dans des problèmes de géométrie non commutative pouvant avoir des applications sur la structure même de l’univers. Lui qui ajoute sans une once de prétention : « Même si je travaille sur des sujets annexes, j’ai produit quelques idées vraiment novatrices. »

Une hypersensibilité Louise Hervault qui, enfant, recherchait systématiquement la compagnie de gens plus âgés qu’elle, se sent encore un peu singulière quand ses amis qui la côtoient en médecine trouvent ses questions bizarres ou décalées : « C’est que je n’arrive pas à ne m’intéresser qu’à la préparation des concours qui, en ce moment, les polarisent. J’ai un impérieux besoin de rester en éveil sur tout ce qui se passe ailleurs. » Et puis, la médecine pure, qui lui convient bien à cause de la mémoire que celle-ci sollicite, ne suffit guère à satisfaire son empathie naturelle. Le patient, et pas seulement la maladie, l’intéresse au point d’avoir l’impression que la souffrance de celui-ci la fait souffrir plus qu’elle ne touche d’autres soignants.

Une hypersensibilité que l’on retrouve chez tous les « surdoués » : « Je préférerais être normal à cause du bonheur que je n’ai pas, des souffrances endurées, du sentiment d’injustice que l’on croise partout », confie Norbert Merjagnan. Victor Mignon, qui continue à être accompagné psychologiquement, a appris à se protéger en gardant la distance avec autrui : « Si je ne me sens pas respecté, je deviens très véhément. Je ne supporte pas une seconde qu’on ne me fasse pas confiance et je deviens alors plutôt méchant, tandis que, dans une bonne ambiance, je suis au contraire très coopératif. »

Vulnérables, mais capables d’élaborer d’astucieuses stratégies pour rebondir

On pourrait dire, en somme, que les personnes HP - qui contrairement à une idée reçue le sont depuis l’enfance et le restent sans jamais parvenir à se fondre totalement dans la masse - ont besoin, pour vivre mieux, d’évoluer dans une société tolérante, sous peine d’édifier de puissantes défenses. « Je me sens bien dans l’univers de la télévision, parce qu’on y fonctionne à l’affectif », reconnaît Victor Mignon qui, paradoxalement, compte peu d’amis, mais reçoit quantité de confidences.

« La charge émotionnelle est importante sur ce sujet », ajoute Carole Renucci quand on sollicite d’elle un témoignage à propos de sa supposée précocité et de celle - évidente parce que testée - de ses deux enfants.

Extrême sensibilité aussi chez Norbert Merjagnan, terrifié à l’idée que son fils - lui aussi enfant précoce - ait à supporter les mêmes difficultés : « Je me suis armé contre mon intelligence émotionnelle et sensorielle à fleur de peau. Mon fils en fait autant car il en a besoin, mais cela me peine. »

Véronique Hervault, la mère de Louise, s’inquiétait beaucoup pour elle lorsqu’à 17 ans elle a quitté sa province natale, dans le Sud, pour se lancer dans de longues études à Paris : « Avec mon mari, nous n’étions pas enchantés de la voir partir de la maison, et un peu inquiets de constater, une fois de plus, qu’elle mettait la barre si haut. Mais elle sait qu’elle peut compter sur nous. » Sensibles, et donc vulnérables, les surdoués néanmoins sont par nature intelligents. Aussi sont-ils - peut-être plus que d’autres - capables d’élaborer d’astucieuses stratégies pour résister aux assauts du dehors. Et pour mieux rebondir.

Louis de COURCY

(1) Son premier livre est un roman de science-fiction : Les Tours de Samarante (2008, Denoël).

(2) Auteur d’Enfants surdoués, arrêtons le gâchis (2008, Bayard).

mis en ligne le vendredi 30 avril 2010
par ML



  
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