Maltraités enfants, ils ont repris leur destin en main

Alors que s’ouvrent mardi 16 février, à Paris, les états généraux de l’enfance, deux hommes et une femme qui ont connu, petits, la maltraitance, racontent comment ils s’en sont sortis

Son histoire, il l’a racontée dans un livre (1) il y a cinq ans. « Je l’ai écrit dans un état second, aujourd’hui, je ne peux pas le lire », confie Patrick Dugois. Difficile d’imaginer l’enfance de cet homme affable, à la voix posée et chaleureuse, devenu en 2007 le délégué général d’Emmaüs France après une carrière dans les coulisses de la politique.

L’ancien assistant parlementaire de Jack Lang et conseiller de Michel Sapin à la région Centre est issu d’une fratrie de 11 enfants, nés de cinq lits différents. Élevé dans un ancien poulailler, sans eau courante ni chauffage, les premières années de sa vie ont été marquées par le froid, la faim mais surtout la peur. « Le pire, c’était l’épée de Damoclès que nous avions sur la tête. Mon père, alcoolique et suicidaire, pouvait disjoncter n’importe quand, confie-t-il. Il n’y avait pas de tranquillité possible. »

À 8 ans, pour un mot plus haut que l’autre, ce dernier le roue de coups au point de lui casser le nez ; une autre fois, il s’acharne sur son frère en lui tapant la tête contre le sol jusqu’à ce que leur mère intervienne. « On touchait au vital, ça pouvait basculer à tout moment », se souvient Patrick Dugois. Comme ce fut le cas chez ses cousins, un épisode qui l’a marqué à vie. Un jour en effet, son oncle, excédé par les pleurs de l’un de ses fils nourrisson l’avait enfermé dans le frigo. Il en est mort. « On ne peut pas se construire dans un tel contexte. »

"Vous n’imaginez pas à quel point la misère sociale et affective est un enfermement" Patrick Dugois, pourtant, s’en est sorti. Il se décrit aujourd’hui comme « un rescapé de la culture », car c’est d’abord l’école qui l’a sauvé : « J’étais un bon élève. Je m’étais aperçu qu’avec de bonnes notes, on posait sur moi un autre regard. » Dès l’école primaire, une institutrice le prend sous son aile, fait montre d’attention et de bienveillance à son égard. « Les rencontres, poursuit le délégué général d’Emmaüs, sont déterminantes. »

Plus tard, apprenti dans le bâtiment, il choisit de reprendre ses études à la faveur d’un licenciement économique. Il habite alors chez une tante, à Paris, qui elle aussi lui apporte un soutient sans faille. Des rencontres et des hasards. « J’avais une vingtaine d’années mais pas le bac et je ne savais pas comment accéder à l’université. Dans la file pour m’inscrire à Nanterre, j’entends dire qu’à la Sorbonne, il existe une filière d’équivalence en deux ans. » Une information clé pour le jeune homme encore fragile, dont la vie menace parfois de basculer, entre l’alcool et les propositions douteuses du milieu de la nuit.

« Vous n’imaginez pas à quel point la misère sociale et affective est un enfermement. On est dans la survie, on ne sait pas ce qui existe pour s’en sortir, comment chercher... Qui sait ce qui ce serait passé si je n’avais pas entendu parler de cette filière. » Patrick Dugois retrouve le chemin des classes, passe son bac, décroche un Deug de lettres puis un DEA, avant d’entrer à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS).

"J’ai décidé de suivre une psychanalyse pour ne pas être dans la reproduction" Les blessures ont été longues à cicatriser. Et le risque de sombrer l’a encore poursuivi un temps, notamment en devenant père. « Un soir, se souvient-il, j’étais seul avec mon fils, mon épouse était sortie. Il pleurait énormément, je ne parvenais pas à le calmer. J’ai alors perdu pied : il fallait que les pleurs s’arrêtent. Ils m’étaient insupportables, c’était devenu, dans ma tête, ceux de mon cousin mort dans le frigo... J’ai failli être très violent. À ce moment-là, j’ai décidé de suivre une psychanalyse pour ne pas être dans la reproduction. »

Reproduire ce dont il a été victime, voilà bien ce qui, parfois, terrifie Jérôme Nozet, régulièrement violé dans son enfance par un ami de ses parents. « J’aimerais devenir père un jour mais j’ai encore cette peur viscérale, souffre ce trentenaire, qui vit à Besançon. Quand je m’occupe de mes neveux et nièces, je garde toujours une certaine distance. » Pourtant, le jeune homme a entamé un travail de fond sur lui-même, qui porte ses fruits. « Si j’arrive aujourd’hui à tourner la page, c’est parce que je suis suivi, depuis cinq ans, par une psychiatre spécialiste des abus sexuels. Elle m’aide à me défaire de ma culpabilité », explique-t-il.

Grâce à cette analyse, il en a terminé « avec le bruit de fond » qui pendant quinze ans, jusqu’à ce qu’il rompe le silence, le poursuivait du matin au soir. « Afin que cesse cette douleur, il fallait dormir, boire de l’alcool ou fumer des joints jusqu’à un état de délabrement complet. » Jérôme Nozet en a donc fini avec cette autodestruction, qui a longtemps miné sa relation aux autres. Grâce à la psychanalyse mais aussi à l’action judiciaire engagée contre son agresseur. « Cette démarche a été vitale pour moi. D’abord parce que j’ai pu diriger la colère contre lui et non plus contre moi-même ; ensuite parce qu’on a besoin, dans ces cas-là, d’être reconnu comme victime par la société. »

"En aidant les autres, j’ai retrouvé le sentiment d’exister" Aujourd’hui, Jérôme regrette que l’action ne soit pas allée jusqu’au procès, son agresseur s’étant suicidé au cours de l’enquête. À la tête d’une association (2), il vient en aide à d’autres, qui ont subi comme lui des agressions sexuelles. « C’est une énorme richesse. En les aidant, j’ai retrouvé le sentiment d’exister », souligne le jeune homme qui, aujourd’hui, espère construire une vie à deux.

Nathalie, elle, n’a jamais porté plainte contre son beau-père, qui l’a violée lorsqu’elle était âgée d’une dizaine d’années. « Je n’ai pas voulu le poursuivre en justice parce que j’avais peur qu’il me le fasse payer, c’est un homme dangereux, affirme cette Normande de 45 ans. Je craignais aussi, peut-être plus encore, de perdre le procès. »

Peur de pas être crue, de ne pas être reconnue comme victime tout en prenant le risque d’affronter les souvenirs de l’inceste. « Je ne veux pas fragiliser l’équilibre que j’ai construit », dit cette mère de deux enfants de 17 et 8 ans. Dans son parcours pour aller mieux, la maternité a été déterminante. « Avant la naissance de mon fils, j’étais quelqu’un de marginal, j’avais des conduites à risques. Je buvais, je multipliais les partenaires... Mes enfants m’ont aidée à retrouver l’estime de moi. Quand je les vois épanouis, je suis fière. »

Marine LAMOUREUX

(1) L’Enfant frigo, Éd. J’ai lu, 2005, 189 p., 4,80 €. (2) www.asso-maryse-nozet.org

mis en ligne le lundi 15 février 2010
par ML



  
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