Réforme du lycée, l’enjeu de la culture générale

Réforme du lycée, l’enjeu de la culture générale

Alors que Luc Chatel soumet jeudi 10 décembre son projet de réforme du lycée à l’avis consultatif du Conseil supérieur de l’éducation, certains redoutent un affaiblissement des savoirs disciplinaires, notamment dans les humanités

C’est a priori l’ultime étape avant l’envoi de directives précisant aux chefs d’établissement les modalités pratiques de la réforme du lycée, censée entrer en vigueur dès septembre prochain. Luc Chatel présentera jeudi 10 décembre sa copie au Conseil supérieur d’éducation.

Cette instance, composée notamment de représentants d’enseignants, d’élèves et de parents, ne peut émettre qu’un avis consultatif, mais sa position est loin d’être dénuée d’intérêt dans un contexte de controverse.

Il a suffi que le ministre de l’éducation dévoile sa réforme pour qu’une partie des professeurs d’économie manifestent leur mécontentement. Contrairement à ce qui se passait jusqu’ici, tous les élèves de seconde bénéficieront à l’avenir d’un enseignement économique, à raison d’une heure et demie par semaine.

Ils devront choisir entre deux modules d’exploration, « sciences économiques et sociales » ou « économie appliquée et gestion ». Ils pourront aussi décider de suivre l’un et l’autre... Le problème, aux yeux de ces enseignants, c’est que le deuxième module passera sous silence la théorie économique et se privera des apports de la sociologie.

Articulation entre connaissances et compétences pratiques

À cette polémique s’en est ajoutée une seconde, plus médiatique, lorsque, dimanche 6 décembre, une série de personnalités ont signé un appel pour « sauver » l’histoire-géographie en terminale S .

Ce qui est en jeu dans les deux cas, c’est l’articulation entre connaissances disciplinaires et compétences pratiques. C’est aussi la place de la culture générale.

À cet égard, considère le philosophe et ancien ministre de l’éducation Luc Ferry, « les signataires de l’appel, cédant au corporatisme, se trompent de combat ». À ses yeux, la réforme vise avant tout à revaloriser la filière L, filière littéraire « censée incarner la culture générale » et qui, à ce jour, attire à peine plus de 10 % des élèves de la voie générale.

Pour cela, il était nécessaire, argumente l’ex-ministre de l’éducation, de maintenir jusqu’à la fin de la première un tronc commun assez large, permettant notamment de passer d’une filière à l’autre. Et il fallait aussi prévoir, en terminale, une vraie spécialisation. « Si les élèves de S ont droit au même programme que ceux de L, avec en plus des sciences, à quoi bon choisir la filière littéraire ? », interroge-t-il.

Porte-parole de l’UMP, Dominique Paillet juge lui aussi le débat tronqué et invite à rompre avec une acception étriquée de la culture générale. « Donner à tous les élèves des bases d’économie, c’est leur permettre de comprendre le monde et d’exprimer des choix de citoyens », cite-t-il en exemple.

Soutien aux élèves en difficulté

« La culture générale, c’est ce que l’on retient à l’issue du lycée », renchérit, pour La Croix, Luc Chatel, qui évoque l’accent mis sur les langues, la littérature étrangère ou encore les « enjeux du monde contemporain ».

Selon lui, le « toujours plus » n’est pas synonyme de « toujours mieux ». « Nos lycéens suivent déjà en moyenne 50 heures de cours de plus que ceux des autres pays de l’OCDE », rappelle le ministre, qui, sans toucher au volume horaire global, a choisi d’introduire, de la seconde à la terminale, deux heures d’accompagnement personnalisé en petits groupes, dispensées par les professeurs selon des modalités arrêtées dans chaque établissement.

Celles-ci prendront la forme d’un soutien aux élèves en difficulté, de séances d’approfondissement ou d’un travail sur la méthodologie. « Les savoirs transmis seront peut-être un peu moins nombreux mais ils seront mieux assimilés, mieux retenus », veut croire Luc Chatel.

Éliane Vernet, présidente de l’Association des professeurs de biologie et de géologie, en doute. Sa discipline, comme bien d’autres, voit son volume horaire légèrement réduit (une demi-heure en moins en seconde, une heure en moins en première S). Et cette enseignante anticipe « un affaiblissement des savoirs disciplinaires ».

Une « adaptation à la baisse générale du niveau » Président du Syndicat national des lycées et collèges (Snalc), Bernard Kuntz a calculé que la réforme fera perdre, sur trois ans, 198 heures de cours à un élève de filière S et 54 heures à un élève inscrit en L.

« On sacrifie l’enseignement des disciplines, et donc la culture générale, sur l’autel d’un dispositif gadget, l’accompagnement individualisé. Ce type de remédiation n’a aucune chance de réussite si l’on ne repense pas au préalable le collège, où l’on s’emploie à brouiller les cartes en remplaçant en partie l’évaluation des savoirs par celle des compétences, comme le “savoir être”... Dans 20 à 30 % des cas, les jeunes qui entrent en seconde sont incapables de suivre. Et cette réforme ne fait qu’adapter les exigences du lycée à la baisse générale du niveau », affirme cet agrégé de lettres.

Le choix de l’efficacité

De cette réforme, l’historien Max Gallo a une lecture assez semblable. « Ce qui la sous-tend, c’est l’idée selon laquelle tout ce qui ne semble pas directement efficace dans l’organisation sociale - notamment la culture générale - doit être relégué dans des options ou évacué avant la fin de la première pour permettre ensuite une vraie spécialisation.

Pour l’élite scientifique, l’histoire-géographie ou le français ne seraient ainsi que des arts d’agrément », déplore ce membre de l’Académie française.

Pour Patrick Fauconnier, auteur en 2005 d’un ouvrage remarqué sur les excès de l’élitisme (1), le gouvernement a en tout cas « perdu une occasion de redonner au français - qui fait l’objet au baccalauréat d’une épreuve anticipée dès la première - une place centrale ».

Le nombre exponentiel de fautes qui se glissent dans les copies d’étudiants plaide, dit-il, pour l’instauration de cours d’orthographe en terminale, quitte à ce qu’une telle option rapporte beaucoup de points au candidat...

Denis PEIRON

(1) La Fabrique des « meilleurs », Seuil, 2005.

mis en ligne le mercredi 9 décembre 2009
par ML



  
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