L’école face à l’épidémie de dyslexie

Dyscalculie, dysorthographie... : l’explosion des troubles de l’apprentissage relève en grande partie d’une médicalisation de l’échec scolaire. Les méthodes de lecture sont parfois mises en cause.

« Madame, c’est pas de ma faute, je suis dyslexique. »

Agnès, professeur de lettres en collège depuis quinze ans, entend de plus en plus souvent ces mots, prononcés avec un fatalisme mêlé de provocation. Comme un gamin s’exclamerait « perché ! » devant le chat qui voulait l’attraper. Je suis intouchable, puisque c’est médical, validé par la science. « On explique désormais aux professeurs qu’ils auront au moins un dyslexique dans chaque classe, raconte Agnès avec lassitude. Mais ils sont parfois deux ou trois à avoir été diagnostiqués tels. Et les collègues de mathématiques voient arriver des cohortes de “dyscalculiques”. Le préfixe “dys” est en train d’envahir l’école. »

Cela ressemblerait presque à une épidémie. Et les parents qui se pressent chez les orthophonistes à raison de deux ou trois séances par semaine en savent quelque chose. « Arthur a été diagnostiqué dyslexique il y a deux ans, explique ainsi Marie, jeune cadre dans un cabinet de conseil. Il était en CE2 et il avait du mal à lire. Il tentait de deviner les mots, ou parfois en inventait ; il écrivait n’importe comment, ne savait pas mettre les pluriels... L’institutrice m’a alertée et m’a conseillé d’aller consulter. » Arthur, petit bonhomme plutôt bien dans sa peau, est donc allé voir un généraliste qui a prescrit un bilan orthophonique complet. On a testé son audition, ses capacités neurologiques, pour vérifier que le problème ne venait pas d’une carence physiologique. Puis, le diagnostic posé, pendant un an et demi, il a vu l’orthophoniste deux fois par semaine. Et le petit garçon est très fier : son orthographe s’est améliorée, ainsi que sa lecture. Mais il conclut tout de même, d’un air las, en s’excusant un peu : « Bon, mais quand même, j’aime pas trop lire. »

Anxiété paralysante

En France, 5 à 10 % des enfants fréquentent comme Arthur le cabinet d’un orthophoniste. Et se développent parallèlement des affections touchant la coordination des mouvements, la dyspraxie, ou la capacité à manier les chiffres, la dyscalculie, des impossibilités d’enregistrer l’orthographe des mots, la dysorthographie, ou même à tenir en place, les « troubles de l’attention-hyperactivité ». « C’est un peu angoissant, raconte Isabelle, jeune professeur des écoles tout juste sortie de son institut de formation. On entend parler de tout cela en permanence dans les médias, mais on a du mal à savoir exactement en quoi ça consiste. Parce qu’il faut bien le dire, dans une école comme la nôtre, en banlieue est de Paris, des gamins de CM1 qui n’ont aucune notion des ordres de grandeur des nombres, qui ânonnent à chaque mot quand on leur demande de lire un texte simple, qui sont incapables de former une phrase ou de se concentrer plus d’un quart d’heure, c’est la norme. S’il fallait tous les envoyer chez l’orthophoniste ! »

Dans un ouvrage intitulé Comprendre et prévenir les échecs scolaires (Éd. Odile Jacob), le docteur Gabriel Wahl et le docteur Claude Madelin-Mitjavile, tous deux pédopsychiatres, décortiquent tous les troubles qui peuvent se cacher derrière un échec scolaire, d’une précocité déstabilisante pour l’enfant jusqu’à l’anxiété paralysante, ou, pour les adolescents, l’usage du cannabis. En première position de ces troubles, ils situent les « troubles spécifiques de l’apprentissage » définis comme un « ensemble hétérogène de troubles causés par une dysfonction, détectée ou non, du système nerveux central, mais n’ayant pas pour origine un handicap visuel, auditif ou moteur, une arriération mentale, un trouble affectif ou un milieu défavorisé ».

Ces affections toucheraient 10 à 12 % des enfants scolarisés ; ce qui fait en effet trois par classe, essentiellement des garçons, puisqu’ils sont beaucoup plus sujets à ces troubles, sans qu’il soit possible d’en comprendre la cause. Et les pédopsychiatres de citer des cas d’enfants en échec scolaire, au point de ressentir des maux de ventre avant d’aller à l’école, et que le travail des orthophonistes soulage largement de leurs angoisses.

Les deux pédopsychiatres prennent soin de préciser que « les mécanismes d’apprentissage de la lecture sont d’une telle complexité qu’il serait présomptueux actuellement de concevoir “la” méthode la meilleure pour tous. »

Toutefois, lorsqu’ils développent les solutions permettant selon eux de limiter l’impact de ces troubles sur la réussite scolaire des élèves, ils citent notamment le fait de « cesser de jeter un voile pudique sur la compétence pédagogique (l’effet “maître”) ». Autrement dit, la qualité du maître, sa façon spécifique d’enseigner, diminue significativement l’ampleur de ces troubles. Une école de Vendée qui, cinq années de suite, avait soumis ses élèves de trois classes de CP à une évaluation de fin d’année de leur niveau de lecture et d’orthographe, sous l’égide de deux psychologues scolaires, en avait apporté la preuve éclatante, publiée en 1982 dans la revue Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence. Les élèves avaient été répartis au hasard dans les trois classes pour éviter les biais sociologiques. Les élèves de la première classe obtenaient 10 % de taux d’échec et très peu de signalements au psychologue scolaire ; la deuxième classe, 27 % d’échec, avec de bons et des mauvais, et très peu d’élèves moyens ; la troisième classe, 42 % d’échec, un niveau d’expression écrite catastrophique et de nombreux élèves anxieux et instables. « L’étude précise que les trois professeurs utilisaient la même méthode, analyse Françoise, institutrice en CP depuis vingt-cinq ans, mais cela ne veut pas dire grand-chose : en s’appuyant sur un même manuel, chaque professeur dose la part d’apprentissage des syllabes et des sons. À mon avis, la différence de résultats vient de là. Quand le déchiffrage syllabique intervient trop tard, les difficultés se multiplient, comme l’anxiété des gamins. »

Pour Colette Ouzilou, orthophoniste et auteur de Dyslexie, une vraie-fausse épidémie (Presses de la Renaissance) et d’un chapitre intitulé « Ce qu’apprendre à lire veut dire » dans l’ouvrage collectif L’École en France : crise, pratiques et perspectives (La Dispute), le nœud du problème est dans le développement de méthodes d’apprentissage « constructivistes », en particulier les méthodes de lecture dites « mixtes ou semi-globales », utilisées dans la quasi-totalité des classes. « La dyslexie, la vraie, explique-t-elle, est un phénomène très spectaculaire. Impossible de la confondre avec les 90 % de mal-lisants que nous accueillons dans nos cabinets. Mais que voulez-vous, tout le monde à intérêt à perpétuer cet échec scolaire, et en premier lieu les orthophonistes, dont les cabinets sont bondés. »

« L’intuition au détriment de la logique »

Elle rejoint dans son analyse Élisabeth Nuyts, auteur d’une méthode de rééducation - ou d’éducation - publiée à compte d’auteur : Dyslexie, dyscalculie, dysorthographie, troubles de la mémoire, préventions et remèdes. « L’enseignement actuel, explique-t-elle, a voulu privilégier la rapidité et s’appuie donc sur le cerveau intuitif, le cerveau droit, qui fonctionne par reconnaissance, grâce à la mémoire visuelle, au lieu de s’appuyer sur le cerveau conscient, le cerveau gauche, qui fonctionne par lien logique. » Une méthode qui privilégie la reconnaissance de la forme immédiate du mot, au détriment du rapport son/sens à l’œuvre dans le déchiffrage « phonographique », incite les enfants à deviner les mots. Si la mémoire visuelle est insuffisante, si l’enfant est plutôt auditif ou kinesthésique, il ne fera pas la différence entre « et » et « est », « on » et « ont », fautes que l’on retrouve plus tard et qui interdisent tout accès au sens. Orthographe et grammaire se rejoignent là.

« Pire, dénonce Élisabeth Nuyts, on sollicite en permanence l’intuition au détriment de la logique. Face à une phrase telle que “Le soleil va se coucher”, l’enseignement actuel privilégie des questions du type “Que va faire le soleil ?” et non plus “À quel moment de la journée sommes-nous ?”, qui nécessite un raisonnement de la part de l’enfant et non la simple description. » Le mauvais fonctionnement du cerveau gauche qui caractérise les dyslexiques disparaît après une rééducation phonographique remettant en ordre les processus d’apprentissage. Mais la médicalisation de l’échec scolaire a le mérite de déculpabiliser tout le monde.

mis en ligne le mercredi 25 novembre 2009
par ML



  
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