Marina, le martyre oublié

L’Education nationale, les services sociaux étaient alertés. Et pourtant, nul n’a pu ou su sauver la petite fille, victime pendant des années de mauvais traitements. Malgré plusieurs rapports (ci-dessous) évoquant les contusions de la fillette, son calvaire n’a pas cessé.

Après la mort de Marina, son père a fait croire à une disparition.

Malgré plusieurs rapports (ci-dessous) évoquant les contusions de la fillette, son calvaire n’a pas cessé. Après la mort de Marina, son père a fait croire à une disparition.

C’est une campagne de bois et de cultures, dont les villages se sont garnis, au fil des années, de lotissements modernes crépis de beige et d’ocre. Un paysage doux et vallonné, troublé par le grondement des poids lourds qui circulent sur les nationales menant au Mans. Marina a grandi là, pendant huit ans, jusqu’à ce que la vie lui soit enlevée et que l’on découvre son corps dans une benne bétonnée, le 11 septembre 2009. Son père a d’abord voulu faire croire à une disparition, avant d’affirmer qu’elle était décédée de "mort naturelle". Sordide épilogue d’une enfance saccagée par les sévices et le désamour.

L’histoire de la petite Marina est exemplaire. Car elle montre, par son tragique déroulé, les failles et les ratés d’un système de protection de l’enfance, qui laisse parfois survenir le pire alors même que tous les signaux d’alerte ont été activés. La chance, Marina n’en a jamais vu la couleur.

Abandonnée à sa naissance puis récupérée par sa mère, Virginie, la fillette, un peu lente d’esprit, est l’aînée d’une fratrie de cinq enfants, qui compte un demi-frère. Rien ne perce des traitements qu’elle endure avant l’arrivée de la famille à Parennes, dans l’ouest du département de la Sarthe, en février 2007.

Le couple et leurs enfants s’installent dans une maison, face à l’école. Très vite, les instituteurs s’inquiètent : Marina arrive fréquemment en classe avec des marques de coups. Ils alertent le maire de la commune et l’inspection académique. Une enquête préliminaire est déclenchée en septembre 2008. Eric Sabatier, le père, est entendu par les gendarmes. Un médecin commis par la justice examine la petite. Et puis ? Rien. Le spécialiste, jugeant les stigmates peu concluants, penche pour des bagarres entre frères et soeurs. L’affaire est classée sans suite.

A deux reprises au moins, la gamine aurait pu être sauvée

Eric Sabatier, déménageur, connaît bien la région de la Sarthe et ses coins tranquilles. Aussitôt, la famille décampe pour s’installer à Saint-Denis-d’Orques.

Elle n’y reste que quelques semaines, avant de rejoindre un autre village, quelques kilomètres plus loin, Brains-sur-Gée, en septembre 2008. Le couple et ses enfants logent cette fois dans une résidence moderne, entourée de jolies pelouses. Comme partout, ils font profil bas. Parlent très peu aux voisins. A l’école du bourg, cependant, les enseignants ont été mis au courant par leurs collègues de Parennes. Le directeur de l’école de Marina, Jean-Luc Dubois, ne tarde pas à vérifier que la fillette ne va, effectivement, pas bien : absences injustifiées, retards et contusions.

Le 22 septembre, par exemple, il note : "Ecorchure importante et présence de deux bleus au-dessous du cou. Marina a une profonde coupure au cuir chevelu sur le haut du crâne. La petite me dit d’abord que sa blessure est due à une chute de vélo, puis se rétracte devant un collègue et finit par dire que c’est son petit frère qui la lui a faite, mais sans préciser comment." Manque de sommeil, vols des goûters de ses camarades - l’enfant est visiblement affamée...

Le lundi 27 avril 2009, Marina ne rentre pas chez elle.

Le directeur de l’école a appelé d’urgence le médecin scolaire, après avoir constaté que la gamine avait de plus en plus de mal à se déplacer. Depuis plusieurs jours, en effet, elle présente de multiples plaies aux pieds. Après examen, elle est internée à l’hôpital du Mans, au service des urgences pédiatriques. Elle y restera un mois. Parallèlement, les services sociaux du département sont prévenus.

L’instituteur de Brains-sur-Gée ne reverra jamais son élève. Quelques jours après l’hospitalisation de la gamine, la famille, de nouveau, largue les amarres. Elle atterrit, cette fois, dans un pavillon cossu à Ecommoy, au sud du Mans. C’est là que Marina disparaît. Son corps est dissimulé dans un congélateur dans la cave, puis transporté par son père dans une déchetterie. Les parents racontent à ses frères qu’elle est partie en vacances à la mer.

Comment comprendre que les différentes institutions saisies de ce dossier au fil des années aient pu passer à côté de l’affaire ? L’association La Voix de l’enfant, représentée par Francis Szpiner, l’un des ténors du barreau de Paris, entend bien obtenir des réponses et s’est constituée partie civile. Or, son avocat n’a, pour l’heure, pas accès au dossier. "Le juge d’instruction est parfaitement dans son droit mais cette pratique m’étonne, déclare-t-il à L’Express.

Je représente des associations comme SOS Attentats depuis plus de vingt ans, et je n’ai jamais été confronté à ce type de situation !"

A deux reprises, au moins, la vérité sur le sort de Marina aurait pu être établie et la gamine, sauvée.

En septembre 2008, on l’a vu. En mai 2009, ensuite : alors que Marina vient de sortir de l’hôpital, les services sociaux du département sont alertés. Rendez-vous est pris avec la famille, sans que rien de concluant ne ressorte des entretiens. "C’est un échec, reconnaît Dominique Le Clerc, l’un des responsables du Conseil général de la Sarthe. Mais nous n’avions pas tous les éléments en main.

" Négligence, cafouillage ? L’Education nationale conservait pourtant dans ses dossiers les nombreux signalements des instituteurs depuis le début de l’affaire. Marina attend maintenant qu’on lui rende justice. Une justice dont elle n’aura, de son vivant, obtenu aucun secours.

mis en ligne le vendredi 13 novembre 2009
par ML



  
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