Trop pressés de les voir grandir !

Trop pressés de les voir grandir !

Entraînés par une société qui va de plus en plus vite, angoissés par l’avenir, les parents accentuent la pression sur les enfants et leur demandent d’être autonomes le plus tôt possible. Une accélération du calendrier qui peut parfois peser sur leur développement physique et psychologique

Quelle est la phrase la plus entendue par les enfants d’aujourd’hui ? « Dépêche-toi ! » remporte certainement la palme, détrônant ainsi le traditionnel « sois sage ! » « On leur demande de se dépêcher chaque jour, dès le petit-déjeuner, mais aussi de manière plus implicite tout au long de leur croissance, remarque Béatrice Copper-Royer, psychologue et psychothérapeute (1). Dans cette société de performance, moins on perd de temps, mieux on est perçu et assuré d’avoir un avenir. »

Conséquence de cette course contre la montre ? « Les parents, subissant eux-mêmes le terrorisme de l’efficacité, font entrer leur enfant dans la course à l’excellence et à la performance dès son plus jeune âge. Ils souhaitent qu’il soit en avance dans tous les domaines : propreté, lecture, scolarité, et même l’alimentation », confirme le docteur Marie-France Le Heuzey, pédopsychiatre, qui remarque que la famille a souvent hâte de partager des repas conviviaux, mais s’alarme que 53 % des 13-18 mois mangent la même chose que les adultes (2)...

Un phénomène qui n’est pas sans conséquences sur la santé de l’enfant. Avant 3 ans, il a en effet besoin d’une alimentation adaptée à l’immaturité de son organisme et à la fragilité de ses fonctions digestives. Or, soulignent les pédiatres, un passage trop brusque à l’alimentation des « grands » peut entraîner des carences ou à l’inverse provoquer des excès en certains nutriments.

L’enfant parfait serait non seulement éveillé pour son âge mais en "avance"

Un enfant dégourdi, autonome, pas seulement éveillé pour son âge, mais « en avance » ! Serait-ce le portrait-robot du nouvel enfant parfait ? « Avec mes amies qui ont des enfants du même âge, nous faisons beaucoup de comparaisons. C’est devenu un peu malsain ! J’ai parfois l’impression que nous confrontons nos champions et que celui qui saura le premier s’asseoir, tenir debout, faire du vélo sera celui qui réussira le mieux dans la vie. Et le moindre retard m’angoisse ! » souligne Élise, mère de trois enfants. Certes, ce jeu des comparaisons n’est pas nouveau. Ce qui l’est, en revanche, c’est l’inquiétude qu’il provoque.

L’industrie du jouet et les renifleurs de tendances ont bien repéré ces parents. La psychologue Gisèle Georges déplore que, « dès le berceau, certains bébés sont gavés de jouets hyperstimulants par des parents bien intentionnés... Certains éditeurs n’hésitent pas à exploiter ce filon avec des cahiers de vacances pour les 2-3 ans destinés, sur un mode « ludique », à les préparer à entrer à l’école. N’est-ce pas oublier un peu vite que l’objectif de la maternelle est d’apprendre aux enfants à vivre ensemble, à découvrir le monde, à développer leur langage, à s’exprimer ? Autant d’apprentissages qui s’élaborent surtout en jouant, en se promenant, en échangeant, d’abord en famille, puis en élargissant le cercle.

L’école semble particulièrement touchée par cette frénésie. Béatrice Copper-Royer observe le nombre croissant de parents désireux de « gagner du temps » dans la scolarité de leurs enfants. « Il est vrai que certains d’entre eux donnent l’illusion d’être précoces, en avance. Mais il ne faut pas confondre précocité avec débrouillardise. Ce n’est pas parce qu’à 5 ans ils savent lire et manier la souris de l’ordinateur qu’ils sont capables de sauter une classe pour entrer directement en CP ! Cela ne suffit pas, et leur développement affectif n’est pas forcément aussi avancé. La vie scolaire ne se limite pas à l’apprentissage de la lecture. »

Le plaisir d’être ensemble n’est pas la priorité

Dès l’âge de la crèche, certains enfants sont dotés d’un agenda bien rempli d’ateliers d’éveil au dessin, au sport, à la musique... « J’ai récemment accueilli dans une de mes séances un petit garçon de 2 ans et demi que sa maman venait chercher à toute allure, sans prendre le temps de parler du plaisir que nous avions eu à jouer ensemble. Elle le conduisait ensuite à la “baby gym” sans même lui remettre ses chaussures ! Fin du cours chez moi à 10 heures, début de la gym, 10 heures... Et hop dans la poussette ! Je ne sais pas quand il avait le temps de “digérer” tout ce qu’il avait appris dans la journée, remarque Anna Cavazza, responsable d’un atelier d’éveil musical.

C’est vrai que pour l’avenir, c’est important d’acquérir plusieurs savoir-faire. Et puis si les enfants ne font rien le mercredi, les autres parents s’étonnent et demandent : “Ah bon, il ne fait rien ?” On se sent un peu négligent », reconnaît Élise. Il reste que le plaisir d’être ensemble n’est pas la priorité :

« Toutes ces activités finissent même par éloigner des autres, tant les groupes deviennent artificiels. On est dans sa caste et on consomme, au risque de s’éloigner de la vie », souligne Laurent Ott, directeur d’école et philosophe. « Ce n’est que le reflet de l’énorme pression exercée par le discours autour de la “bonne” parentalité », analyse Sylvie Octobre, sociologue.

Cette pression qui conduit les enfants à grandir à « marche forcée » de l’enfance vers l’adolescence et le monde des adultes est-elle nocive ? « Les sciences humaines nous ont appris que le développement passe par des étapes obligées. Chacun les franchit à sa façon, avec plus ou moins d’aisance, et s’appuie sur ses acquis comme sur des marches solides pour passer à la suivante, mûrir dans un autre domaine, apprendre autre chose. Chaque âge de la vie est particulièrement propice à un certain type de découvertes, d’expériences. D’où l’intérêt de ne pas sauter d’étapes », explique Béatrice Copper-Royer. D’autant qu’« un passage trop brusque pourrait décourager la curiosité de bébé, voire le bloquer », renchérit le docteur Marie-France Le Heuzey.

Savourer le moment présent

Ainsi, de quoi ont besoin les « grands » à l’âge du primaire dont on attend qu’ils fassent preuve d’une grande autonomie ? « De jouer, encore et encore. Or on s’aperçoit qu’ils n’ont pas toujours leur content. Signe qui ne trompe pas : les fabricants avouent qu’ils n’arrivent plus à vendre de jouets à leurs jeunes clients au-delà de 6-7 ans ! » insiste la psychologue, qui souligne l’intérêt des jeux traditionnels pour le développement de l’enfant. Et de citer cette petite fille de 9 ans se plaignant que « Papa dit que je suis trop grande pour avoir des Barbie dans ma chambre », et qui ne dédaigne pas de jouer avec les peluches de son petit frère.

Mieux vaut donc garder à l’esprit qu’à vouloir gagner du temps, on prend le risque que, à l’adolescence, certains enfants à qui on a donné des responsabilités trop tôt, fassent marche arrière et reculent dans l’enfance. Sans oublier qu’à force de placer la barre trop haut, on risque d’entamer le capital d’estime et de confiance en soi de son enfant, des éléments essentiels pour son épanouissement futur.

« L’estime de soi se construit durant l’enfance grâce au regard bienveillant que les parents portent sur lui. Elle est déterminante pour aborder au mieux l’adolescence. Il sera ainsi moins tributaire du regard que les autres portent sur lui », conclut Béatrice Copper-Royer. Mais pour cela, il est nécessaire de s’autoriser à ralentir le rythme, de prendre le temps de poser ce regard et d’échanger avec son enfant... en savourant le moment présent.

Marie AUFFRET-PERICONE

(1) Auteur de Vos enfants ne sont pas des grandes personnes, Éd. Albin Michel, 13,90 €, et avec Guillemette de la Borie Non, tu n’es pas encore ado ! Les 8-12 ans sont toujours des enfants, collection « C’est la vie aussi », Éd. Albin Michel, 8 €. (2) Source : enquête TNS-Sofres 2005 pour le Syndicat français des aliments de l’enfance.

mis en ligne le mercredi 10 juin 2009
par ML



  
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