Réforme du lycée : une paralysie inéluctable ?

Réforme du lycée : une paralysie inéluctable ? Par Laurent Frajerman, professeur agrégé, docteur en histoire (*).

La tentative de réforme du lycée constitue un excellent révélateur des problèmes qui paralysent l’éducation nationale, et qui ne se résument pas à la politique de Xavier Darcos.

Pour analyser les débats du monde éducatif et émettre des propositions pragmatiques, il faut se garder d’une pensée manichéenne et comprendre que ses acteurs sont pris entre des représentations opposées des enjeux actuels. Ainsi, un dilemme se manifeste entre la volonté de traiter indifféremment tous les élèves et celle de conserver un niveau d’exigence culturelle.

Rien n’interdit un choix tranché, mais il recèle toujours un écueil. Comment défendre le savoir, l’exigence de qualité sans verser dans l’élitisme ? Comment défendre le principe d’égalité, la volonté de faire réussir tous les élèves sans exception sans se livrer à la démagogie ? On peut illustrer ce dilemme avec la disparition des redoublements. Outre leur faible efficacité, leur principe est discutable : donner à un élève une deuxième ration des cours dans lesquels il s’est ennuyé. Le principe opposé l’est tout autant : mettre dans une classe des élèves qui ne disposent pas des bases. Comment imaginer que des adolescents tolèrent passivement leur décalage avec l’offre d’enseignement ? Du point de vue des enseignants, le redoublement constitue surtout la seule digue à la baisse du niveau.

La difficulté à se positionner ne stérilise pas obligatoirement le débat. On pourrait réfléchir à un dispositif nouveau, dans lequel les élèves redoubleraient avec un projet établi en fonction de leurs lacunes, et bénéficieraient d’un accompagnement spécifique.

Mais l’institution répond autrement. Elle entend retarder l’échéance de la compétition scolaire, à l’aide des chefs d’établissement chargés de convaincre les professeurs de noter plus généreusement. De même, la disparition du baccalauréat offrirait du point de vue ministériel l’avantage d’améliorer artificiellement les taux de réussite. Malgré la mobilisation des élèves, sensibles à son caractère universaliste, l’examen est peu compatible avec un enseignement structuré en modules semestriels. Quel avenir pour la filière technologique, menacée par la réforme ? Il dépend des arbitrages entre le respect de la différence et l’égalité. La disparition de la filière permettrait d’inclure tous les lycéens dans une structure unique, à égale dignité selon les uns, en provoquant une grande hétérogénéité des classes selon les autres. Pourtant, comme l’enseignement professionnel, elle représente une tradition différente d’enseignement, moins académique, et rescolarise des élèves en difficulté.

L’individualisation se situe au coeur du débat. En choisissant leurs modules, les élèves gagneraient certes une personnalisation des études, mais ils perdraient en personnalisation de l’enseignement, en devenant de plus en plus anonymes auprès de leurs professeurs. Ceux-ci auront en effet un nombre croissant d’élèves. La semestrialisation ferait aussi vivre deux fois par an la période délicate de découverte réciproque entre les professeurs et leurs élèves, de mise au travail de la classe. D’autre part, le lycéen, mineur, est un adulte en devenir. Son autonomie, fruit d’un processus complexe et lent, est postulée par la réforme. Certains font preuve d’une grande maturité, et bénéficieront de ces mesures, tandis que d’autres les vivront comme un leurre. Songeons au nombre d’étudiants qui regrettent leur trop grande liberté à l’université... Ceux qui bénéficient de parents initiés au système scolaire disposeront ainsi d’un avantage évident. Pour éviter que le choix ne masque l’inégalité, on pourrait construire progressivement cette autonomie de l’élève, en lui confiant au lycée un choix élargi d’options et en changeant les règles du jeu de l’orientation.

L’analyse de la réforme ne peut être déconnectée du contexte, avec la fin de la carte scolaire, le soutien à l’enseignement privé et l’austérité budgétaire. Xavier Darcos ne se réclame de l’exemple finlandais, égalitaire, que pour mieux imposer une école anglo-saxonne, néolibérale. Le lycée à la carte aboutira alors à des établissements d’excellence choisissant leurs élèves et proposant un menu appétissant, et des lycées ghettos, n’offrant que des modules de remédiation aux élèves qui y sont relégués. Que resterait-il de la culture commune ? D’autre part, l’enseignement repose sur un acte humain, non remplaçable par une machine. Les restrictions budgétaires n’aboutissent donc pas à une rationalisation du système, mais à sa dégradation. Il est difficile de convaincre que les réformes sont motivées par un souci d’amélioration du système, lorsqu’elles permettent de diminuer le nombre de postes. On ne peut mieux accompagner chaque élève individuellement - comme le proclame le ministre - avec moins d’enseignants.

Cette réforme n’offre donc pas de réponse adéquate au problème crucial des inégalités sociales de réussite scolaire, et écarte d’autres questions, comme le manque de discipline. Ainsi, au lieu de s’atteler à restaurer un consensus interne à l’école sur la relation à l’élève, le ministre compte externaliser la lutte contre l’absentéisme à des personnels précaires et ne connaissant pas le monde de l’enseignement. L’essentiel me semble du côté de la participation réelle des acteurs du système éducatif, de la prise en compte des innovations qui émanent du terrain. Pourquoi ne pas implanter dans l’éducation nationale les méthodes d’analyse de pratiques en vigueur dans des associations d’éducation populaire ? Le ministre, pour agir autrement, devra rompre avec l’idée d’imposer de force aux enseignants une norme pédagogique basée sur la liberté toute relative de l’élève. La réforme du lycée doit être démocratique, autant par ses finalités que par ses modalités.

(*) Coordinateur du dossier « École » de la revue la Pensée nº 357, janvier-mars 2009.

mis en ligne le samedi 18 avril 2009
par ML



  
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