Ados, les nouveaux addicts

Ados, les nouveaux addicts

Chez les adolescents, la dépendance est devenue le moyen d’affirmer leur désir d’indépendance. Alcool, drogues, jeux vidéo, internet et téléphone portable : le décrytage d’un paradoxe moderne et conseils pour en sortir.

Paru le 08.01.2009, par Sophie Carquain

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Au vu des livres et des consultations qui se multiplient, la dépendance se révèle être « la » pathologie à la mode. Plus encore ? Une nouvelle manière d’être au monde. « En schématisant, nous pourrions dire que les deux névroses qui guettent l’individu moderne sont d’un côté l’addiction, et de l’autre la dépression, chez ceux qui ont évité d’être addict ! » sourit le docteur Marc Valleur (1), chef de service au centre hospitalier Marmottan à Paris.

A la différence des années quatre-vingt, il n’est désormais plus question, dans une enquête sur l’addiction, de parler d’abord et surtout d’héroïne ou de cocaïne. Mais plutôt d’attitude excessive en général : « Au tout début de la psychanalyse, on valorisait la maîtrise des pulsions, poursuit Marc Valleur. Aujourd’hui, c’est l’inverse, et comme si l’on assistait à un “retour du refoulé”, on verse dans l’excès. »

UNE PERIODE A HAUTS RISQUES

La sociologue Nicole Aubert pointe, elle aussi, cette appétence incontrôlée. « Privés de cadres, de grandes valeurs transcendantales, nous ne sommes plus limités comme autrefois », dit celle qui fut la première à décrypter dans un livre Le Culte de l’urgence (éd. Champs Flammarion). Résultat, la dépendance, qui se limitait aux toxicomanies, s’est étendue au Botox, au poker, aux liposuccions, aux pains au chocolat, ou même à eBay ! Le discours « jouir sans entrave », ce « no limit » dont se sont emparés les publicitaires, est même devenu un slogan attractif.

La difficulté de trouver la limite intérieure

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Un jeu vidéo n’a-t-il pas été récemment qualifié de « jeu le plus addictif du monde » ? Voilà de quoi séduire les ados, « en quête de supports à leur excitation », résume le professeur Daniel Marcelli (2), chef de service au CHU de Poitiers. « Les adolescents accros sont souvent d’anciens enfants gâtés qui ont, semble-t-il, été souvent cocoonés, choyés, explique Daniel Marcelli, et qui, arrivés à l’adolescence, ne parviennent pas à trouver une limite intérieure. »

Car comment apprendre à restreindre ce moi dévorant si personne ne vous a appris à le domestiquer ? C’est d’autant moins facile qu’on offre sur un plateau aux ados de quoi transgresser et assouvir sur-le-champ leurs désirs. Les salles de jeux en réseau, berceaux des futurs accros, sont ouvertes sept jours sur sept, et vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Intéressant de noter que l’une de ces chaînes de cybercafés, judicieusement nommée Milk, joue sur les messages subliminaux et les références à l’enfance - la bouteille de lait, la femme enceinte... Des lieux opportunément plantés aux abords des lycées et qui font salle comble dès 16 h 30.

L’adolescence est la période à très haut risque addictif : les jeunes qui cherchent à se libérer du carcan familial peuvent remplacer cette dépendance... par une autre. Aux parents d’être vigilants, sans pour autant tout interdire : « L’extrémisme, de façon générale, est très mauvais conseiller, signale Daniel Marcelli, car il fait monter d’un cran l’excitation et la passion, tout ce qui nourrit les addictions. » Décryptage de leurs addictions, et conseils pour mieux réagir.

(1) Coauteur avec Jean-Claude Matysiak du livre Les Nouvelles Formes d’addiction (éd. Champs Flammarion).

(2) Coauteur de Ados, galères, complexes et prises de tête (éd. Albin Michel).

LES ADOS EN CHIFFRES

La caisse primaire d’assurance maladie de Paris a mené une enquête auprès de 8 000 collégiens de 22 établissements parisiens, pour l’année scolaire 2007-2008. Objectif : repérer addictions et consommations. En voici les principaux résultats :

● En 3e, 17 % des filles déclarent fumer du tabac, contre 11% des garçons. Plus de 10 % des élèves ont déjà fumé du cannabis.

● En 6e, 4% des filles et 9% des garçons ont déjà consommé de l’alcool, contre 33% des filles et 30% des garçons en 3e.

● En fin de 3e, 45% des filles et 55% des garçons passent plus de 3 heures devant un écran (télé, ordinateur, console de jeux).

● En 3e, 46% des filles et 49 % des garçons disposent d’une connexion à Internet dans leur chambre.

● En 6e, 25% des filles et 38 % des garçons se couchent après 22 heures, en 3e, 82 %, filles et garçons confondus, se couchent régulièrement après 22 heures.

Alcool : le "binge drinking" en augmentation

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A 17 ans, plus de neuf jeunes sur dix ont déjà consommé de l’alcool, et 11 % déclarent en boire au moins dix fois par mois. La « beuverie express », ou binge drinking, qui consiste à s’enivrer le plus vite possible, est devenue depuis cinq ans un rituel festif, et plus encore en province qu’à Paris. Les ados sont dépendants, non pas de l’alcool, mais de cette excitation recherchée. Jadis réservée aux garçons, cette attitude est devenue mixte, et surtout elle s’est dangereusement rajeunie. « On voit des comas éthyliques en service de pédiatrie, chez les 12-15 ans », signale le professeur Patrice Huerre (1), psychiatre. En 2002, des « premix », boissons mêlant alcool fort et jus de fruits, et des bières aromatisées ont déferlé sur le marché. Le ministre de la Santé, Roselyne Bachelot, a imposé des mesures radicales l’été dernier, dont l’interdiction absolue de vente d’alcool aux mineurs (restaurants, bars, discothèques, épiceries, supermarchés), qui seront appliquées en ce début d’année.

Comment prévenir ? Dès le collège, le professeur Patrice Huerre propose des jeux de rôle parents-enfants, sur le mode : « Tu es à une fête, je te propose un verre d’alcool, comment réagis-tu ? » Et dès 11 ans, un message plus collectif : « Si un de tes amis se retrouve dans un sale état pendant une fête, tu dois avertir un adulte ou les pompiers, personne ne te disputera pour ça. »

(1) Coauteur de Alcool et adolescence (éd. Albin Michel

Toxicomanie : cannabis stable, cocaïne en hausse

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A 17 ans, un ado sur deux a expérimenté le haschich, seulement 10 % en consomment régulièrement le week-end. Le premier joint demeure l’un des rituels de passage à l’adolescence, doit-on s’en inquiéter ? Surtout pas s’il s’agit simplement d’expérimentation, réagissent les spécialistes interrogés. Plus inquiétante à leurs yeux, la consommation des « excitants » - cocaïne, amphétamines, etc. -, en légère hausse chez les adolescents. Signe particulier : ces produits, assez chers, sont consommés surtout dans les beaux quartiers, comme le sud-ouest parisien.

Comment prévenir ? On amorce le dialogue dès 10-11 ans, en en parlant plusieurs fois par an à la faveur d’un reportage, d’un article... « Il faut rester vigilant, conseille Patrice Huerre : les principaux risques liés au cannabis concernent la démotivation, la déscolarisation... Si l’ado fume pour se désangoisser, pour parvenir à dormir, il faut consulter. » Quant à la cocaïne, il faut également leur en parler dès 14-15 ans, « insister sur l’attrait de cette drogue qui donne l’esprit vif, rend tout-puissant momentanément, et entraîne ensuite un retour à la réalité qui est difficile, d’où une dépendance psychologique », explique le médecin.

TABAC EN BAISSE

L’âge moyen de la première cigarette ? 13 ans. C’est très tôt, la bonne nouvelle est que le tabac baisse globalement chez les jeunes. « A 17 ans, 33 % des jeunes fument tous les jours (ils étaient 40 % il y a 20 ans). » La future loi initiée par Roselyne Bachelot prévoit l’interdiction totale de vente aux moins de 15 ans, y compris la vente des cigarettes aromatisées à la rose, à la vanille ou au chocolat, qui ciblent les plus vulnérables. « Le tabagisme précoce - à partir de 11 ans - reste un indicateur fort de fragilité psychologique », signale le professeur Daniel Marcelli.

Comment prévenir ? En enfourchant le « dada » de la liberté : « Avec le tabac, tu la perds, on cherche à te rendre esclave, et tu donnes ton argent aux fabricants de cigarettes ! » Plutôt que de les sermonner sur les cancers et autres maladies, mieux vaut leur parler de l’effet du tabac sur le teint (terni par le tabac), ou sur les dents (qui deviennent jaunes).

Jeux sur internet en forte hausse

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Premiers au banc des accusés, les jeux d’argent en ligne (poker, casinos en ligne, paris sportifs...), et surtout, pour les ados, les jeux en réseau. Sur 12 millions de « gamers » (dont 3,8 millions de joueurs quotidiens), 10 000 seraient accros. « Les plus addictifs sont les jeux multijoueurs “à univers persistant”, explique Marc Valleur. L’objectif ? Créer un avatar - chaman, druide, etc. - et le faire évoluer pour l’emmener dans des aventures sans fin.

Vous cessez de jouer ? L’avatar virtuel, lui, poursuit sa route. D’où la tentation de ne jamais lâcher ce clone. Et de le bichonner, comme s’il s’agissait de vous-même. » Le plus addictif, selon tous les spécialistes interrogés : « World of Warcraft » (« WOW » pour les initiés). Difficile de se sortir d’un combat, lorsque ensuite on discute de ses prouesses sur un forum. Les profils à risque ? « Les ados timides et introvertis, les anciens premiers de la classe, confrontés à une baisse de résultats ou à une démotivation brutale, qui redorent leur blason sur ce jeu », avertit le médecin.

Comment prévenir ? D’après le psychiatre, il ne faut pas hésiter à en parler dès 10 ans : si l’enfant ne peut plus décoller du jeu, c’est qu’il cherche à y apaiser une souffrance. Le psychanalyste Michael Stora, fin connaisseur de ces jeux et de leur public, vient de mettre en place un atelier à l’École des parents, destiné à faire passer les ados de la passivité à la création d’un jeu, afin d’en maîtriser davantage les ficelles et les illusions.

Comment protéger davantage les enfants ? « Il n’est pas normal que les cybercafés et salles de jeux en réseau soient en permanence ouverts aux mineurs, quelle que soit l’heure, souligne Brigitte Cadéac, responsable du Fil santé jeunes. A l’École des parents, nous recueillons nombre d’appels de détresse de parents, qui viennent chercher, à bout de nerfs, leurs rejetons dans ces lieux Internet », alerte la spécialiste.

BLOGS, MESSAGERIES, PORTABLES...EN FORTE HAUSSE

Vous l’appelez tous les soirs cinq fois avant qu’il n’éteigne son ordi ? Vous n’êtes pas la seule ! Avec MSN, les textos, les blogs, Facebook..., nos ados sont en permanence reliés aux autres, ces « endo-groupes » qui leur permettent de se sentir en sécurité en société.

Cela exacerbe l’addiction à « la bande ». « Récemment, souligne Sébastien Bohler, docteur en neurophysiologie, les chercheurs de l’université de Genève ont souligné le fait qu’avec le portable, les ados, au lieu d’apprendre à “digérer” l’information et l’émotion qu’elle suscite, les extériorisent immédiatement : un comportement qui peut rapidement rendre accro aux SMS ou à MSN. »

Comment prévenir ? On limite fermement dès la fin du primaire l’accès à Internet (entre vingt et quarante-cinq minutes par jour pour relever ses mails et y répondre), on évite l’ordinateur dans la chambre et on interdit le portable à table.

mis en ligne le vendredi 9 janvier 2009
par ML



  
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