Alcool : « Les jeunes boivent dès douze ans »

Alcool : « Les jeunes boivent dès douze ans »

Un phénomène croissant que Patrick Fouilland, médecin spécialisé en alcoologie, décrypte pour Libération.fr. Recueilli par Cordélia Bonal

LIBERATION.FR : jeudi 17 juillet 2008

Patrick Fouilland dirige le service d’alcoologie au CHU du Havre et préside la Fédération des acteurs de l’alcoologie et de l’adictologie. Les jeunes consomment-ils de l’alcool de plus en plus tôt ?

En France, l’âge moyen des premières consommations a baissé et se situe aujourd’hui à 12 ans. Le deuxième phénomène alarmant, c’est l’évolution des modes de consommation. Chez les adolescents, la consommation n’est pas nécessairement régulière, les jeunes sont d’ailleurs rarement alcoolo-dépendants.

Mais on constate un développement du « binge drinking », ou « biture express », qui consiste à boire beaucoup en un cours laps de temps pour atteindre l’ivresse le plus rapidement possible. En général cela se passe en fin de semaine, à tel point que de plus en plus d’enseignants se plaignent de ne pas pouvoir faire cours normalement le samedi matin, lendemain de cuite pour certains élèves.

Dans le cas du binge drinking, l’objectif est clairement de se défoncer. Il y a perte de contrôle, mais celle-ci est voulue, prévue à l’avance. De ce point de vue, la France, jusqu’ici plutôt « dans la moyenne » s’agissant de la consommation d’alcool chez les jeunes, se rapproche de pays où ce phénomène est déjà bien installé comme l’Angleterre, l’Allemagne ou les Pays-Bas.

Est-ce un phénomène plutôt masculin ?

Oui, nettement. Mais de plus en plus de filles les rejoignent. Car ce qui sous-tend le binge drinking, c’est la volonté de s’intégrer au groupe. Et cela est valable pour les filles comme pour les garçons.

Quels sont les risques pour les jeunes ?

A court terme, le risque premier reste les accidents : accidents de la route ou liés à des violences. Ensuite, les comas éthyliques, de plus en plus fréquents en pédiatrie, c’est-à-dire chez les moins de quinze ans. Il y a aussi un risque de pratiques sexuelles non protégées ou non voulues.

A plus long terme, le risque de dépendance existe. Il n’est bien sûr pas inéluctable, mais plus on commence tôt, plus le risque de dépendance est élevé. Aujourd’hui en France on estime à entre 1,5 et 2 millions le nombre de personnes réellement dépendantes à l’alcool, et à 10 millions le nombre de personnes qui ont un problème avec l’alcool. La toxicité de l’alcool existe avant même l’apparition de la dépendance.

Que pensez-vous de la mesure phare du plan de la ministre de la Santé Roselyne Bachelot : l’interdiction totale de la vente d’alcool aux mineurs ?

Cela ne résoudra pas tout, mais c’est positif. C’est un signe fort, tout comme l’interdiction des open bars (alcool à volonté), dont se servent les grandes marques d’alcool pour faire des jeunes de futurs consommateurs réguliers. Au-delà de ces mesures, il me semble que la question est surtout de savoir pourquoi notre cette société fabrique de tels symptômes, quel est le terreau de cette « épidémie » ? Le binge drinking s’inscrit dans une société que l’on pourrait qualifier d’addictée, qui d’une manière générale survalorise les sensations intenses, le « toujours plus fort, toujours plus vite ». La question à se poser, c’est comment nous, adultes, pouvons-nous contrôler ça ? Il s’agit d’abord de permettre aux jeunes de grandir et de s’épanouir sans qu’ils éprouvent le besoin de se raccrocher à la chimie, qu’elle soit naturelle (l’alcool) ou artificielle (les drogues).

Que conseiller aux parents dont les adolescents boivent ?

Les parents peuvent placer des limites. Contrôler l’argent de poche, savoir dire « non » ou « je ne suis pas d’accord avec ta conduite » sans avoir peur de perdre le lien affectif avec son enfant. Il faut reprendre en main dès les premiers signes, avant que la dépendance ne s’installe. Cette tâche incombe aux parents mais aussi aux pouvoirs publics, aux enseignants, aux éducateurs... Les soignants sont là aussi pour aider les parents désemparés et pour recevoir en consultation le jeune qui va vraiment loin.

mis en ligne le jeudi 17 juillet 2008
par ML



  
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