Le cannabis se banalise dans l’univers adolescent

Drôle de substance que le cannabis.

Elle séduit les jeunes de plus en plus tôt et inquiète les parents et les professionnels de la santé. Illicite, elle est cependant à la portée de tous et les adolescents la découvrent en moyenne à 15 ans. « Je me souviens, raconte Olivier, j’étais en quatrième.

Des grands du lycée m’avaient filé un joint gratuit et avec mes copains, nous l’avons fumé dans le square avant de rentrer chez nous. » Selon l’enquête Espad de 2004 (enquête européenne sur l’usage de drogues et d’alcool par les adolescents), 24,9 % des garçons de 14-15 ans et 16,5 % des filles ont expérimenté le cannabis, c’est-à-dire fumé 1 à 5 joints au cours de leur vie.

À noter que toutes les classes sociales sont concernées, les quartiers chics comme les banlieues défavorisées. Il faut dire que l’offre ne manque pas : on estime qu’un adolescent se voit proposer un joint deux fois par mois, ce qui fait 20 fois par an. Il aura donc - estimation basse - 140 occasions de fumer pendant les années collège-lycée ! Comment, à l’âge de tous les possibles, résister à l’envie d’essayer, ne serait-ce qu’une fois, pour voir ? Cela semble si anodin, sans danger. La preuve, on s’en procure comme on veut, et le plus souvent auprès des amis ou d’amis d’amis. Le shit est devenu un produit de proximité, au même titre que l’alcool.

Ainsi, selon l’Observatoire français des drogues et toxicomanies (OFDT), les deux tiers des jeunes scolarisés de 14 à 19 ans déclarent connaître un endroit où se procurer du cannabis. L’établissement scolaire arrive en tête, suivi du domicile du revendeur, des bars et des boîtes de nuit, et enfin des lieux publics comme la rue et les parcs. À 17 ans, 20 % seulement ont affaire à des dealers professionnels ou utilisent Internet. « Le problème de cette commercialisation de proche à proche, souligne Daniel Marcelli, psychiatre, spécialiste de l’adolescence et co-auteur de Qu’est-ce que ça sent dans ta chambre ? (lire Repères), c’est qu’elle est rassurante, qu’elle facilite le passage à l’acte et participe à la banalisation du produit dans l’esprit de toute une classe d’âge. » Pas étonnant, dès lors, que la grande majorité de ces jeunes expérimentateurs deviennent très vite des consommateurs occasionnels. « Dès la classe de troisième, voire avant, ils fument à l’occasion, plutôt le samedi, lors d’une fête », affirme Daniel Marcelli. Pour ces jeunes consommateurs occasionnels, l’occasion fait le larron. La bouffée de cannabis remplace le verre d’alcool - ou plus généralement s’y ajoute -, pour un effet d’euphorie et de détente assuré. « Quand on est un peu timide, comme moi, explique Sophie, 15 ans et demi, cela fait du bien. Au moins, je peux profiter de la soirée. C’est cool. En dehors de ces moments, je ne fume jamais, je n’en ai pas besoin. » Même propos chez Sylvaine, sa meilleure amie : « Il n’y a pas de mal à fumer de temps en temps. Au contraire, ça met de l’ambiance et quand on n’a pas de problème particulier, on ne devient pas accro. » Sylvaine connaît bien la leçon. Même les joints festifs ne sont pas anodins

En effet, on ne devient pas accro au cannabis du jour au lendemain. « Le joint festif concerne essentiellement des jeunes plutôt bien dans leur peau - la grande majorité -, qui se contentent d’un ou deux joints par mois avec leurs copains », rappelle Pascal Hachet, psychologue engagé depuis plus de quinze ans dans la prise en charge des consommateurs de cannabis et auteur de Histoires de fumeurs de joints (lire Repères). D’ailleurs, en général, les parents ignorent ces « fumettes » conviviales, qui se font en dehors du domicile familial ou en l’absence des parents, les fenêtres grandes ouvertes. « De plus, ajoute Pascal Hachet, un joint qui tourne le samedi soir ne nuit pas aux résultats scolaires et, donc, ne laisse pas vraiment de trace perceptible. »

À ce stade, il n’y a donc pas de quoi paniquer devant ce que l’on doit ranger dans la catégorie des expériences de l’adolescence dès lors que le produit est à leur portée. Pour autant, les parents doivent savoir que, même si cet usage limité du cannabis n’a aucune conséquence sur la santé ou la scolarité, il présente en revanche un risque immédiat : associé ou non à l’alcool, la prise de cannabis peut provoquer une « ivresse cannabique » et rendre toute conduite dangereuse (en deux-roues ou en voiture).

Aussi, comme les parents doivent rappeler à leur enfant la loi qui interdit l’usage du cannabis, ils doivent le prévenir de ce risque majeur. Dans les faits, la grande majorité des jeunes adolescents se contentent, comme Sophie, de cette consommation épisodique et festive. Mais d’autres, dont lenombre est évalué à 21 % des garçons et 7 % des filles de 18 ans, y prennent goût et deviennent des consommateurs réguliers. À doses plus ou moins importantes. La fumette devient l’accessoire obligatoire de la fête, mais aussi le compagnon préféré lorsque l’on est seul dans sa chambre.

C’est le cas de Marc, 16 ans, qui avoue : « Je ne suis pas accro et je peux m’en passer, mais j’aime bien fumer. J’ai toujours un peu de shit d’avance. Quand la pression est trop forte ou que mes parents me prennent la tête, je me roule un pétard, histoire d’oublier mes problèmes et de me sentir cool. Ou encore, ajoute-t-il, lorsqu’un copain vient à la maison, on boit une bière et on fume un pétard en écoutant de la musique. »

Consommer à forte dose, le cannabis est un psychotrope L’impact social et scolaire de ces « petites » consommations régulières dépend en grande partie de la capacité du jeune à les maîtriser. Pour de nombreux spécialistes, comme Jean-Claude Matysiak, chef du service de traitement des maladies addictives de l’hôpital de Villeneuve-Saint-Georges (Val-de-Marne), « cette “petite” consommation régulière peut correspondre à un passage difficile de la vie du jeune, comme il y en a fréquemment à l’adolescence, et dans ce cas, elle disparaît au bout de quelques mois, si les parents sont attentifs et réagissent avec doigté » (lire Conseils page suivante). Sans une réaction adaptée, le jeune risque de passer, sans s’en rendre compte, d’une petite consommation à une consommation plus importante et quotidienne.

C’est alors l’engrenage, et les effets nocifs sur la santé ne tardent pas à venir. Car, faut-il le rappeler, le cannabis consommé à forte dose est un psychotrope qui a des effets néfastes sur la santé physique et mentale de celui qui en abuse. Et donc, sur la préparation de son avenir. Or le risque d’augmentation des doses existe d’autant plus que, paradoxa lement, beaucoup de ces consommateurs quotidiens utilisent le cannabis à des fins autothérapeutiques. « En fait, plus nombreux qu’on ne le pense, ces jeunes fumeurs luttent contre d’authentiques dépressions et auraient besoin d’une psychothérapie et d’un traitement antidépresseur », prévient Daniel Marcelli.

Sur le moment, ils obtiennent par le cannabis l’effet antidépresseur, anxiolytique ou hypnotique qu’ils recherchent et dont ils ont besoin, mais ils ignorent, sous-estiment ou nient les troubles provoqués par ce faux ami : amoindrissement de la concentration et de la mémorisation, difficultés scolaires, isolement, perte des repères et de toute motivation en dehors du désir de fumer. À ce stade, le rappel à la loi et l’interdiction parentale ne peuvent suffire et les parents doivent faire appel à des professionnels de la santé mentale.

En témoigne Élisabeth : « Nous nous battions avec notre fils de 17 ans qui fumait énormément. Rien n’y faisait : impuissants, nous le regardions dégringoler, perdre toute motivation, gâcher sa scolarité... Finalement nous l’avons conduit quasiment de force à une consultation cannabis. Aujourd’hui, je remercie encore l’amie qui m’a donné les coordonnées de cette association. Mon fils a retrouvé sa santé et sa joie de vivre. » Comme quoi on peut être heureux sans cannabis. Une vérité qu’il est urgent de révéler aux adolescents.

Agnès AUSCHITZKA

http://www.la-croix.com/parents-enfants/article/index.jsp ?docId=2337655&rubId=24298

mis en ligne le mardi 13 mai 2008
par ML



  
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