Lycée : haro sur la filière économique ?

Lycée : haro sur la filière économique ?

Critiquée par des patrons mais aussi par Xavier Darcos, la filière économique et sociale est sur la sellette.

Bernard Maris, professeur d’économie classé à gauche, et Jean-Pierre Boisivon, ancien délégué général de l’Institut de l’Entreprise, livrent leur diagnostic

Coup de tonnerre à l’automne dernier : Xavier Darcos, qui a en tête une réorganisation du bac, accuse à trois reprises la filière économique et sociale (ES), que suivent plus de 200 000 lycéens, d’être « sans débouchés évidents ». En janvier, nouvelle charge, sur les manuels d’économie cette fois, accusés via « le Figaro » - de « véhiculer une vision négative de l’entreprise et de l’économie ».

Michel Rocard attise le feu en lâchant que « l’enseignement de l’économie est une catastrophe ambulante », des mots ensuite regrettés. Une commission est nommée d’urgence pour calmer cette bronca qu’ont relayée des grands patrons - comme Michel Pébereau - et l’association Positive Entreprise qui, pour « réconcilier les jeunes et les entreprises », stigmatise les cours donnant « une image pessimiste, incomplète et idéologiquement orientée de l’entreprise ». Pourtant, dans une enquête très sérieuse, les sciences économiques et sociales apparaissent comme la matière préférée des lycéens : ils la trouvent passionnante et « répondant à leurs préoccupations » (1).

Alors : procès en sorcellerie ou vrai débat ? Bernard Maris, auteur d’un très remarqué « Antimanuel d’économie », en débat ci-après avec Jean-Pierre Boisivon, ancien délégué général de l’Institut de l’Entreprise et créateur du site Melchior, qui met des contenus pédagogiques à la disposition des profs d’économie. Il y a au moins un point d’accord entre eux : « Il faut soutenir le soldat Parisot. »

Le Nouvel Observateur. - Que penser des critiques actuelles sur les manuels scolaires et les cours d’économie au lycée ?

Jean-Pierre Boisivon. - L’enseignement de l’économie n’a pas pour mission de produire les bons petits soldats de l’économie capitaliste, ni d’inoculer une méfiance systématique à son égard. Il faut sortir de cette approche subjective concernant la façon dont seraient présentées les entreprises. C’est la façon dont 100 000 bacheliers ES sont formés chaque année qui mérite, elle, sans aucun doute, réflexion. Et soulever la polémique du contenu des manuels, c’est également mal poser le problème. En France, la tradition veut que chaque professeur « fasse » son cours, les livres n’étant qu’un outil. Et je ne crois pas qu’ils aient particulièrement une mauvaise image de l’entreprise. La filière ES est d’apparition trop récente pour qu’on puisse lui attribuer le scepticisme vis-à-vis de l’entreprise et de l’économie de marché, qui est en fait une spécificité de la société française.

Bernard Maris. - Dans cette querelle, on cherche à opposer une idéologie à une autre sur le mode : « Les profs sont des marxistes qui enseignent la lutte des classes, il faudrait enseigner que c’est le marché et la concurrence qui sont bien. » Marx est un grand économiste, ne pas l’enseigner serait une faute, d’ailleurs, il est plus enseigné aux Etats-Unis qu’en France ! En fait, les profs sont honnêtes et tentent d’expliquer des choses très complexes. L’économie n’est pas une science dure et il faut être très prudent. Par exemple, si l’on pose pour postulat que seule la concurrence est efficace, on se place d’emblée dans l’idéologie. La concurrence n’est pas seul facteur de croissance ! Si Airbus gagne aujourd’hui des marchés, c’est grâce à une aide massive de l’Etat pendant plusieurs années. Il ne faut pas éluder la critique sur le fait que les profs seraient idéologues. Mais elle cache une réalité à laquelle les profs ne peuvent rien : les Français, culturellement, n’aiment pas les entrepreneurs. Alors que les Américains et les Anglais en ont, eux, une très bonne opinion. Pourquoi ? Les racines de cette différence sont culturelles et anciennes. Au XVIIIe siècle, la noblesse française méprisait profondément la production et estimait que sa place était à la cour, pour intriguer. Nous avons gardé ce culte des titres nobiliaires défendus en haut lieu que sont les diplômes. A l’inverse, la noblesse britannique s’intéressait à la terre et à l’organisation de la production. Elle a permis ainsi la création de surplus agricoles qui ont nourri les ouvriers et rendu possible la révolution industrielle.

N. O. - Que pensez-vous de l’enseignement que reçoivent aujourd’hui les lycéens ?

B. Maris. - Il n’y a pas péril en la demeure. Comme dans la plupart des disciplines, le programme est trop chargé, mais il assure l’essentiel. On ne devrait pas enseigner l’économie stricto sensu, qui est très complexe, dès le lycée. Mais plutôt les bases explicatives, via la terminologie : qu’est-ce qu’un coût ? Un stock ? Un flux ? Une balance commerciale ? Et, pour le reste, enseigner surtout l’histoire économique, passionnant outil de compréhension du monde. D’où vient une entreprise comme la Société générale ? Quelles lois ont permis sa privatisation ? Comment vit-elle à la fois de la gestion pépère de comptes bancaires et de spéculation pointue sur les marchés dérivés ? L’économie est pétrie d’histoire, de décisions politiques, d’influence de personnalités...

J.-P. Boisivon. - Au lycée général, l’enseignement n’a pas de finalité professionnelle. Il a pour but d’assurer la culture générale et la formation intellectuelle à travers les différentes matières, dont l’économie et les sciences sociales. Sauf que le programme n’a pas pris en compte des évolutions contemporaines très importantes. Par exemple, la mondialisation, phénomène transversal qui affecte toute l’économie, est traitée à part. Et puis il manque des éléments de culture générale essentiels. Pas un jeune sur dix ne sait ce qu’est la valeur ajoutée. C’est pourtant capital pour comprendre le grand débat de société actuel sur l’assiette des cotisations sociales ! Absents aussi, les fondements du fonctionnement d’une entreprise : qu’est-ce qu’un budget ? Un compte d’exploitation ? Un bénéfice ?

B. Maris. - Encore heureux ! La microéconomie est à manier avec d’infinies précautions. Ce sont les hommes qui font l’économie et non les maths, comme on l’a trop longtemps cru. La microéconomie repose sur l’idée que le consommateur est rationnel : il choisit les produits les plus avantageux pour lui, donc le marché est rationnel. Mais c’est faux ! Si l’on manque de tomates, les agriculteurs vont augmenter leur production. Mais si tous le font (ce qui est rationnel au niveau des individus), les cours s’effondrent ! Impossible de comprendre la politique agricole commune, hyperinterventionniste et non libérale, en s’appuyant sur les seuls critères économiques rationnels. Il faut recourir à l’histoire de France et à notre perception du monde rural.

N. O. - D’où vient alors cette mauvaise image des entreprises et des entrepreneurs ?

B. Maris. - En France, on ne voit pas les vrais entrepreneurs, ceux qui prennent des risques et innovent. Les patrons de PME sont les grands absents de la scène publique, occupée par les grands dirigeants, dont beaucoup se sont parachutés comme PDG avec leur diplôme de l’ENA, au lieu de grimper les échelons. Quand ils partent avec des dizaines de millions en golden parachutes, c’est exécrable ! L’esprit d’entreprise, ce ne sont pas ces ténors du CAC 40, ces apparatchiks qui jouent les donneurs de leçons. En fait, nous avons une manière russe d’avoir l’esprit d’entreprise ! Dassault prêchant les vertus de la concurrence et du marché alors qu’il tient sa fortune des commandes publiques, ça ne passe pas auprès des jeunes. Il n’y a que chez nous que les patrons voyous restent impunis. Aux Etats-Unis, on les voit à la télévision, partant menottes pour des années en prison. Il y a une révolution à faire dans le patronat français, et Laurence Parisot a raison dans sa croisade actuelle. Les enseignants sont juste au diapason de ce que pensent la plupart des Français, ni plus ni moins. Et ils sont rattrapés par l’actualité... Quand le patron des affaires sociales à l’UIMM défraie la chronique avec une caisse noire de 600 millions et part en empochant 1,5 million, que voulez-vous que pensent les lycéens ?

J.-P. Boisivon. - Ne minimisez pas l’oeuvre de patrons qui ont bâti des groupes de dimension mondiale, avec des dizaines de milliers d’emplois à la clé ! Que certains dérapent n’est pas la question : les abus existent dans toutes les catégories professionnelles ! L’important, c’est de constater que, devant ces abus, le corps social est capable de réagir et d’imposer de nouvelles règles et de nouveaux comportements. C’est ce qui se passe en ce moment en France où de nombreux patrons, et non des moindres, ainsi que la présidente du Medef, se prononcent très clairement dans ce sens.

(1)« Radiographie du peuple lycéen », ouvrage coordonné par Roger Establet, ESF Editeur, collection « Pédagogie ».

Patrick Fauconnier, Véronique Radier Le Nouvel Observateur

mis en ligne le jeudi 27 mars 2008
par ML



  
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