« Quand on donne un ordre à un enfant, on n’explique pas, sinon... on tombe dans la justification.

« Quand on donne un ordre à un enfant, on n’explique pas, sinon... on tombe dans la justification.

Interview d’Aldo Naouri, auteur d’un livre dédié à l’éducation des moins de trois ans, « Éduquer ses enfants - L’urgence aujourd’hui » (éd. Odile Jacob). Recueilli par Alice Antheaume

Dans une interview dans « Elle », Aldo Naouri, pédiatre reconnu, conseille aux parents de ne pas trop dire « je t’aime » à leurs enfants et de supprimer doudou, tétine et biberon dès 2 ans et demi, sans explication. Parents et spécialistes jugent certains de ces propos archaïques et inappropriés.

L’interview a beaucoup fait réagir vos confrères. Après coup, pensez-vous que ce que vous avez dit dans « Elle » était exagéré ?

Non, ce qui est imprimé correspond à mes déclarations. Vous savez, je ne suis pas un théoricien mais un praticien qui exerce depuis quarante ans.

Vous préconisez de jeter les tétines dès 2 ans et demi. C’est tôt, non ?

Si vous laissez sa tétine à un enfant au-delà de ses 2 ans et demi, il l’aura encore à 6 ans voire à 15 ans. 2 ans et demi, c’est le bon moment car cela correspond à un changement de déglutition. A cet âge-là, le tout petit commence à ne plus avaler de la même façon.

Et si l’enfant remplace la tétine - qu’on a jetée - en se mettant à sucer son pouce, que faire ?

Dans ce cas, on n’intervient pas. Il arrêtera de sucer son pouce plus tard.

Vous conseillez de supprimer biberons et doudous sans explication. Quand même, ne vaut-il pas mieux, pour que l’enfant comprenne, formuler la raison ?

Non. Car la plupart des parents qui donnent des explications finissent par tomber dans la justification. Le plus souvent, ils ne se contentent pas de dire « mets la table, ta sœur n’est pas là », mais « mets la table, ta sœur n’est pas là, je suis obligé de te le demander mais je m’en excuse ». Du coup, pour l’enfant, c’est angoissant, car il a l’impression qu’on lui donne un ordre tout en lui demandant de l’aimer.

Face à un enfant qui se masturbe, vous suggérez aux parents de faire comme si de rien n’était la première fois, et de l’interdire si cela se reproduit...

La masturbation du tout petit (moins de trois ans) n’a rien à voir avec celle d’un ado ou d’un adulte. La première fois, cela peut être accidentel et ne jamais se reproduire, voilà pourquoi on n’intervient pas. Mais la seconde, il le faut car sinon, le tout petit risque de répéter son geste et de vouloir rester là-dedans. Or il faut qu’il saisisse qu’il y a des autres qui existent autour de lui.

Comment appliquer l’autorité parentale aux enfants ?

Ne pas baigner un frère et une sœur ensemble au-delà des 4 ans de l’aîné, supprimer tétine et doudou sans explication, stopper le biberon dès 2 ans et demi, ne pas abreuver l’enfant de « je t’aime ». Lors d’une interview parue dans « Elle » cette semaine, les recommandations d’Aldo Naouri, pédiatre, ont fait bondir plus d’un parent.

20 minutes.fr a interrogé le psychiatre Serge Tisseron, le sociologue Gérard Mermet et la psychanalyste Claude Halmos pour savoir comment appliquer l’autorité parentale aux enfants. Propos recueillis par Alice Antheaume et Catherine Fournier

« Le doudou, à 2 ans et demi, c’est fini. Comme la tétine », préconise Aldo Naouri, pour favoriser l’autonomie.

« 2 ans et demi, c’est trop tôt, répond Serge Tisseron. Le doudou représente une période de la vie. Dès la maternelle, vers 3 ans et demi, l’enfant doit accepter de ne plus l’avoir en classe. L’autonomie vient naturellement. Vers 3 ans et demi, l’enfant commence à jouer seul dans sa chambre. »

« On ne peut pas décréter un âge comme ça, comme un couperet, renchérit Claude Halmos. Chaque parent doit s’adapter. Par contre, baigner un frère et une sœur ensemble jusqu’aux 4 ans de l’aîné, c’est trop tard. Plus tôt on arrête, mieux c’est. »

Pour arrêter tétine et doudou, « on ne dit rien à l’enfant. On les prend, on les jette », suggère Aldo Naouri.

« Et si le bébé suce son pouce ?, lance Serge Tisseron. Naouri pense l’ensemble comme une circoncision : on coupe et on jette. Mais ça ne marche pas, car quand le bébé n’a plus de tétine, il peut se mettre à suçoter sa chemise ou tournicoter ses cheveux. Par ailleurs, c’est très important de parler, même avant 2 ans, quand l’enfant ne comprend pas, mais est sensible aux intonations. Car si on lui ne parle pas, l’enfant ne va pas investir le langage comme moyen de communication et risque de ne pas savoir se socialiser plus tard. »

Naouri dit que l’éducation repose sur un principe de verticalité, avec en dessous, l’enfant, et au-dessus, les parents.

« Il y a un équilibre nouveau à trouver entre parent tout puissant et enfant roi, juge le sociologue Gérard Mermet. Mais Naouri a raison de responsabiliser les parents qui ont progressivement démissionné de leur mission éducative, en pensant que les profs et les médias allaient s’en charger. Mais non, l’environnement ne prend pas le relais et ne donne pas de repères. L’éducation a des conséquences. C’est aux parents de s’en charger et de préparer ainsi leurs enfants à devenir de futurs citoyens responsables », précise Gérard Mermet.

« L’adulte tout puissant, ce n’est pas mieux que l’enfant tout puissant », estime pour sa part Claude Halmos.

Pour dire non, Aldo Naouri conseille aux parents de prendre l’enfant dans leurs bras et de le mettre dans un endroit sécurisé en disant « quand tu seras calmé, on en reparlera ».

« Il vaut mieux dire "va dans ta chambre" plutôt que d’encourager, en le portant, la passivité du petit qui a le désir d’être actif », suggère Serge Tisseron.

Claude Halmos, elle, estime que « la bonne punition, c’est celle que le parent peut soutenir. S’il ne sent pas le fait de mettre l’enfant dans sa chambre, il peut trouver une autre punition, à condition qu’elle ne soit ni violente ni humiliante ».

« Un ordre, c’est un ordre. On ne l’explique pas », préconise Naouri.

« Jusqu’à l’adolescence, ce type d’éducation peut fonctionner. Mais ensuite, ça va devenir problématique. Car cette référence à l’armée fabrique des petits soldats susceptibles d’être embrigadés dans des sectes », met en garde Serge Tisseron.

« Imposer une règle à un enfant sans l’expliquer, c’est une violence, poursuit Claude Halmos. Il faut énoncer la règle, l’expliquer et imposer qu’on la respecte. Si au bout de trois avertissements, l’enfant n’obéit toujours pas, alors on peut le punir. Mais il faut bien que l’enfant comprenne que l’adulte est soumis aux mêmes règles (« on ne tape pas », par exemple). L’enfant est une personne à part entière qu’on respecte, mais c’est un être en construction, il a donc besoin d’autorité. Pour autant, il a besoin de comprendre l’intérêt des règles pour devenir “civilisé". »

Selon Naouri, il faut frustrer les enfants plutôt que satisfaire leur plaisir.

« Il ne s’agit pas de frustrer les enfants mais de leur expliquer la notion d’effort, reprend Gérard Mermet. Le plaisir ne peut pas être immédiat, il faut expliquer à l’enfant la nécessité de faire quelques sacrifices pour qu’il apprenne à vivre avec les autres. »

« Dans le cas de la frustration, on retire quelque chose sans donner rien en retour, analyse Claude Halmos. Françoise Dolto privilégiait la “castration” : on dit à un enfant “tu es trop grand pour la tétine, mais avec ta bouche tu vas pouvoir parler, manger à la cuillère...” Au plaisir de téter se substituent d’autres plaisirs porteurs d’avenir et adaptés à son âge. »

Face à un enfant qui se masturbe, Naouri préconise de faire comme si de rien n’était la première fois, et de l’interdire si cela se reproduit.

« Le regard ne suffit pas à interdire. Soit le parent lui dit tout de suite, soit pas du tout. Mais quand même, c’est un retour à l’éducation du passé de dire ça ! », s’étonne Serge Tisseron.

Un avis partagé par Claude Halmos, qui estime qu’on assiste là à « un retour au XIXe siècle ». « Il faut dire à l’enfant : "ton corps t’appartient, tu fais ce que tu veux avec mais en privé.

" Quand au touche-pipi, s’il a lieu entre deux enfants du même âge, consentants et en privé, l’adulte n’a rien à voir là-dedans. Rien ne l’empêche, par contre, d’expliquer à un autre moment que dans la vie civilisée, la sexualité est soumise à des règles : elle est interdite entre adultes et enfants, entre personnes de la même famille et dans le cas où l’une des deux n’est pas consentante. »

mis en ligne le jeudi 20 mars 2008
par ML



  
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