Les meilleurs élèves sont souvent d’excellents teuffeurs !

Le phénomène des "teufs" décrypté par une sociologue : Monique Dagnaud.

Ils en parlent pendant des heures sur leur portable ou via Internet... Pour les ados, la “teuf” a détrôné la “boum”. Elle est l’objet de toutes les négociations et d’enjeux qui nous laissent perplexes. Il nous fallait au moins une sociologue (1) pour comprendre le phénomène !

par Sophie Carquain LE FIGARO MADAME

Madame Figaro. - Aujourd’hui, la première boum a lieu souvent en CM1-CM2. Les « teufeurs » sont, eux, de plus en plus jeunes !

Monique Dagnaud. - Cela correspond à un rajeunissement, bien repéré aujourd’hui, de toutes les conduites adolescentes. Il y a un basculement des âges. On devient ado plus tôt, et l’âge des premières « teufs » en fait partie, tout comme l’anorexie ou les conduites à risques. Il y a donc fatalement un crescendo. Si l’on autorise un préado de 11 ans à rentrer à minuit, on s’achemine vers des teufs beaucoup plus extrêmes dès l’âge de 15-16 ans... « Boum » est d’ailleurs un terme réservé aux petits - on ne l’emploie plus dès l’âge de 12-13 ans ! Après, ce sont les « fêtes », puis les « teufs ».

Fêtes ou « teufs » ont-elles toujours lieu chez les parents ?

-  Oui, c’est ce que les adolescents appellent un « squat ». Ils disent « On fait un squat chez Untel », ce qui signifie que l’on se regroupe dans son appartement, vide la plupart du temps. À partir de 12-13 ans, il est de bon ton que les parents s’en aillent - au moins pendant quelques heures -, même s’ils sont présents au début et à la fin de la soirée. Vers 16 ans, les premières grandes teufs ont lieu souvent le week-end chez les parents qui ont déserté leur appartement pour la campagne, à l’âge où l’ado rechigne à l’idée de suivre sa famille. Il profite alors de l’occasion, autorisé ou non à le faire, pour inviter ses copains.

Le principe est de bouger, de multiplier les lieux d’élection. Leurs soirées sont le résultat d’une fine dialectique entre l’organisation et l’improvisation. Tout commence par le contact par portable - outil indispensable des teufeurs - de leur réseau de copains. Un rendez-vous est donné chez l’un ou l’autre, et puis... place à la créativité. Quel que soit le lieu des réjouissances, le but est le « grand délire entre copains ». C’est l’expression qui revient le plus. Il faut être dans l’excès, « se faire péter les neurones ».

Ces « délires entre copains » ont donc remplacé la drague de jadis ? Les séquences slow se sont réduites comme une peau de chagrin...

-  Oui, une chose est sûre : la boum, la fête ou la teuf servent beaucoup moins aujourd’hui qu’hier à flirter ou à draguer. Et on se rencontre ailleurs, à commencer par Internet ! Les slows, comme Hotel California, sur lequel les parents dansaient, ont quasiment disparu de la circulation. Aujourd’hui, les jeunes dansent presque exclusivement en solo, mais regroupés en petits cercles. Ce qui traduit parfaitement la situation des individus : des électrons libres se retrouvant en tribus ! Ils peuvent alors se mettre à délirer, à improviser un karaoké. On est dans la culture de l’excès, dans l’explosion des sens, dans le « no limit ». La palme revient aux plus imaginatifs.

On est dans la « rupture transgénérationnelle »

Pourquoi en ont-ils besoin à ce point ? Est-ce un exutoire, une manière de se défouler ?

-  Oui, la pression scolaire est devenue très éprouvante pour les jeunes. Dans notre société, ils jouent leur va-tout pendant leurs vingt premières années. La concurrence est devenue féroce : il leur faut être dans les meilleures écoles, les meilleures filières... Un seul redoublement les exclut d’emblée des classes préparatoires. En Allemagne ou aux États-Unis, on vous juge beaucoup plus sur votre vie professionnelle.

La France, qui mise d’abord sur les performances scolaires, se rapproche de plus en plus du Japon. Cela explique cette exacerbation des conduites festives. Ils viennent trouver là une juste compensation d’un quotidien devenu souvent irrespirable. La teuf est le lieu d’un retour du refoulé, une pulsion dionysiaque, et c’est la raison pour laquelle elle ne doit pas être trop organisée à l’avance. Il ne s’agit pas de remplacer une contrainte par une autre ! J’ai constaté d’ailleurs, au fil de mon enquête, que les excellents élèves sont souvent aussi d’excellents teufeurs ! Comme s’ils cherchaient à se libérer de l’excès des contraintes et des devoirs...

Vous l’analysez dans votre livre : les teufeurs sont la génération d’enfants du désir, ceux à qui les parents ne refusent rien...

-  Ils sont le résultat d’une projection narcissique intense. Les parents ont beaucoup de difficultés à s’opposer à eux, d’autant plus que ce qui compte ce sont les résultats scolaires. Ils ont tendance à penser : « Oh, il a bien le droit de se lâcher... Il travaille tellement. » Et l’ado en profite, naturellement. Ces adolescents souffrent en fait d’une injonction contradictoire : on leur demande d’être les meilleurs... tout en restante eux-mêmes. « Sois libre, mon chéri... mais rapporte tout de même 18 sur 20 en maths ! » : tel est le credo des parents aujourd’hui. Les adultes veulent les voir réussir... tout en les libérant de la contrainte des modèles antérieurs. On est dans un culte de l’« invention de soi », comme l’écrivait Jean-Claude Kaufmann, même pour les jeunes !

Vous soulignez le contraste entre l’excès de la fête et la fadeur de leur quotidien. Ils sont gentils, aiment leur famille. Zéro conflit à l’horizon ?

-  Si vous vivez dans une famille aconflictuelle, il vous faut tout de même vous différencier. La teuf en est l’occasion. Surtout qu’elle ne ressemble à rien de connu par les parents. On est dans la « rupture transgénérationnelle ». Si les ados sont très mutiques et réservés sur leurs soirées, c’est leur manière de se construire loin de ces adultes qui sont aujourd’hui trop proches d’eux.

L’allié des teufs, c’est aussi l’alcool , le cannabis chez les plus grands... Et là, vous lancez un signal d’alarme.

-  Au fil de mon travail sur le terrain, je ne m’attendais pas à de tels chiffres. Un grand adolescent (âgé de 18 ans et plus) boit en moyenne huit verres d’alcool dans une teuf. Ce qui signifie qu’un certain nombre en boivent plus. Concernant les plus jeunes, on a vu arriver les « mix », des boissons mêlant jus de fruits et alcool fort (12 °, voire 18 °) : un vrai « piège à ados ». L’alcool est devenu tendance. Les teufs auraient évolué, d’après vous, depuis Internet. En quoi le virtuel a-t-il exacerbé le sens de la fête ?

-  Les flux médiatiques, la culture des images stimulent l’aptitude à vivre ici et ailleurs, à se fabriquer de fausses biographies. Or, la teuf est également une façon de dépasser les limites de sa propre identité. Les ados peuvent y adopter des rôles de composition, comme s’ils jouaient avec un avatar d’eux-mêmes... Cette culture du simulacre (entre la vraie et la fausse identité) est renforcée encore par les émissions de télévision qu’ils regardent. Ils adorent ces jeux de rôle... tout en s’en moquant ! Les parents, écrivez-vous, ferment souvent les yeux sur ce qui se passe. Ce que vous nommez l’« esquive parentale ». Est-ce par laxisme ?

-  Non, c’est le résultat d’une négociation tacite entre parents et enfants : les parents sont contents si leurs enfants apaisent leurs angoisses, et les enfants savent qu’ils pourront obtenir plus de liberté... s’ils travaillent mieux en classe. C’est donnant donnant. Heureusement, pour la plupart des jeunes, la teuf reste un simple dérivatif, sans mise en danger de soi. Reste à ne pas franchir un cap. Priment toujours la gaieté, le culte des copains, le « culte de la vanne » ! Et ça, c’est plutôt positif.

(1) Elle vient de publier La teuf, essai sur le désordre des générations, aux éd.du Seuil.

mis en ligne le dimanche 10 février 2008
par ML



  
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