La toxicité des nuisances modernes pour l’oreille n’est pas assez prise en compte.

La toxicité des nuisances modernes pour l’oreille n’est pas assez prise en compte.

Christian Huggonet, président de la Semaine du son qui va se tenir à Paris et en province du 14 au 19 janvier (www.lasemaineduson.org), ingénieur acousticien, ex-professeur à l’Ecole nationale Louis Lumière, estime que l’univers électroacoustique qui envahit notre quotidien constitue un danger pour l’oreille.

LE FIGARO. Est-il vrai que de nombreux jeunes seraient malentendants ?

Christian HuggoneT. Faute d’étude épidémiologique d’envergure, il est difficile de citer des chiffres. On estime que 10% et 20% d’entre eux sont malentendants. Mais il faudrait ajouter à ceschiffres les jeunes souffrant d’acouphènes et d’hyperacousie. Les médecins du travail observent une augmentation de la malaudition chez les jeunes qui se présentent à des emplois pour lesquels une bonne acuité auditive est nécessaire. Les audioprothésistes sont unanimes sur le rajeunissement de leur clientèle. En France, nous n’avons pas encore pris conscience de l’importance de la perception auditive pour notre équilibre. Cela pourrait expliquer en partie nos « retards » dans des secteurs tels que l’acoustique des bâtiments ou la santé auditive. Sur ce point, les Anglo-Saxons ont une longueur d’avance.

Des niveaux sonores trop élevés peuvent-ils avoir des conséquences graves pour l’oreille ?

Les niveaux forts (plus de 100 décibels [dB]) des sonorisations en plein air, sur les écouteurs d’un walkmann ou en discothèque, constituent évidemment un risque pour l’audition. En concert, le phénomène est assez pernicieux car les niveaux montent durant la soirée sans que le public s’en aperçoive et l’éclatement potentiel des cellules ciliées de l’oreille interne se fait sans douleur.

Les sifflements d’oreilles (acouphènes) surviennent généralement après le spectacle. Dans de nombreux concerts, les musiciens étant conscients des risques des niveaux sonores élevés qu’ils produisent, sont protégés grâce aux oreillettes de retours de scène, tout comme le sonorisateur, lui aussi protégé par des bouchons d’oreille. À ce phénomène connu, il faut ajouter celui de la « durée d’exposition ». Un son écouté à 90 dB durant plusieurs heures peut provoquer les mêmes lésions qu’un son de 100 dB sur une période plus courte. La médecine du travail en est aujourd’hui parfaitement consciente. C’est en cela que le port continu du walkman peut engendrer des lésions irréversibles en cas d’écoute prolongée, d’autant que le petit haut-parleur de l’écouteur est en très grande proximité du tympan. Je ne parle pas des enfants qui s’endorment avec les écouteurs sur les oreilles...

La façon dont le son est traité aujourd’hui vous inquiète. Pourquoi ?

Sur tous les médias (radio, TV, CD, DVD, iPod, sonorisations), les sons sont le plus souvent « compressés ». Ce traitement consiste à remonter systématiquement les ni­veaux faibles pour qu’ils rejoignent les niveaux forts. Il permet de faire ressortir un élément faible d’une formation musicale, comme par exemple la guitare.

Le recours à cette compression sur l’ensemble des musiques et des dialogues a été lancé d’abord par les publicitaires avec les spots entre deux émissions TV par exemple. Il est destiné à faire émerger tout le programme au-dessus du bruit de fond d’une voiture ou de la rumeur de la ville par exemple pour être entendu en tout lieu. Le phénomène s’est aujourd’hui généralisé. C’est le cas notamment du format numérique MP3 de stockage et de téléchargement qui ne fait qu’accentuer l’effet de compression.

Quelles conséquences sur l’oreille peut avoir cette compression du son ?

D’abord, d’habituer l’auditeur à un son sans nuances et souvent perçu de manière très forte, ce qui prive l’oreille de toute gymnastique. Une fois habituée à ce son « prémâché », l’audition a beaucoup de mal à revenir sur des sons de faibles niveaux. L’oreille devient paresseuse. Le son compressé peut créer stress et fatigue, car il ne laisse à l’auditeur aucune respiration en dehors de l’interruption du son.

Un autre inconvénient est celui de l’accoutumance et le recours systématique à une sonorisation dès lors qu’une personne s’exprime face à plusieurs autres. Cela peut aussi entraîner une modification de l’expression orale et musicale. Des jeunes enfants, habitués chez eux à regarder des dessins animés dont le son est très compressé, risquent de s’exprimer fort et sans nuance comme leurs jeunes oreilles auront été formées. Des chefs d’orchestre de plusieurs conservatoires de musique témoignent de leurs difficultés récentes à obtenir de leurs instrumentistes des nuances dans les plus faibles niveaux. Les références d’écoute étant chez les jeunes de plus en plus liées aux médias audiovisuels et non aux conditions acoustiques naturelles (auditorium, salles de concert...), on pourrait assister à une mutation de la modulation de la parole.

Le phénomène est-il préoccupant ?

Bien sûr. C’est de notre vie qu’il est question. Par une méconnaissance des sons, nous risquons de sous-estimer les retombées tant économiques, physiologiques, sociologiques ou culturelles de ces nouveaux moyens de transmission du verbe et de la musique. La Semaine du son a pour fonction d’initier le public et les élus sur tous ces aspects du son, dans leurs diversités et leurs complémentarités.

mis en ligne le lundi 7 janvier 2008
par ML



  
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