Le catalogue régressif de l’école néolibérale

Le catalogue régressif de l’école néolibérale

jeudi 13 septembre 2007

Charge contre l’accumulation des heures de cours, contre le « cadre unique » du collège « afin que chacun puisse y trouver sa place » ; disparition de la carte scolaire « pour qu’il y ait moins de ségrégation », retour à l’ordre moral par l’apprentissage de « la différence entre ce qui est bien et ce qui est mal »...

Manifestement conçue pour impressionner et séduire un public qui va bien au-delà des seuls enseignants, la « Lettre aux éducateurs » de N. Sarkozy constitue un véritable dictionnaire des idées reçues développées sur l’école par les différentes tendances de la droite depuis quelques années.

La phraséologie populiste, la rhétorique laborieuse et le pathos, tout autant que certaines envolées lyriques qui caractérisent une fois encore le discours sarkozyste, sont comme toujours destinés à masquer l’absence de véritable réflexion sur une réalité que chacun sait bien plus complexe que la caricature qui en est présentée, et l’insistance avec laquelle le président noircit volontairement le diagnostic vise à justifier l’urgence des réformes auprès de l’opinion publique.

En effet, malgré les inégalités persistantes et des insuffisances bien réelles, le système est loin d’être à l’agonie, alors que 63 % d’une génération de jeunes obtient un baccalauréat, mais il est jugé par les tenants du libéralisme encore trop dispensateur d’« une accumulation sans fin de connaissances », insuffisamment sélectif (nul ne doit entrer en 6e s’il n’a pas fait « la preuve qu’il était capable de suivre l’enseignement du collège »), trop insoumis à l’idéologie des lois du marché, aux règles de la concurrence du capitalisme mondialisé. Il faut casser cette résistance.

L’absence d’analyse sur les raisons de l’échec scolaire vécu essentiellement par les jeunes issus des milieux populaires est de ce point de vue significative et permet d’énoncer des propositions paraissant reposer sur le bon sens populaire et répondre aux attentes profondes des enseignants et des parents, alors qu’elles sont par ailleurs souvent en contradiction avec la politique réellement mise en oeuvre par le gouvernement, qui annonce 11 500 nouvelles suppressions de postes pour 2008 !

De fait, ce catalogue de mesures réactionnaires dessine les contours d’une « refondation de l’école » dont la caractéristique principale reste la volonté d’en finir avec « l’illusion démocratique » et d’en revenir enfin à une doctrine scolaire ouvertement assumée de la sélection et de la promotion des élites au détriment du plus grand nombre, dans un système éducatif qui ne tentera plus de masquer son caractère ségrégatif.

Mais pour faire passer un tel projet, qui heurtera de plein fouet les valeurs profondes d’égalité et de justice sociale qui restent, malgré les coups de boutoirs de ces dernières années, le fondement de l’école républicaine et de la conception des métiers de l’éducation dont sont porteurs la grande majorité des enseignants, il fallait les appâter.

D’où le coup de brosse à reluire (le merveilleux métier d’enseignant), la reconnaissance de la dégradation du métier (« j’ai bien conscience que votre statut social, votre pouvoir d’achat se sont dégradés au fur et à mesure que votre tâche devenait plus lourde ») et les promesses de retour à des valeurs perçues comme des signes extérieurs de revalorisation morale du métier : « le respect, l’autorité, la rigueur »... et de revalorisation financière, (mais attention : seulement « si vous choisissez de travailler et de vous investir davantage »... ).

Il faut en convenir, l’exercice était difficile : au-delà de la politique du bâton (les suppressions de postes, mais aussi l’abandon « du carcan des statuts »... ) et de la carotte transpiraient le mépris et l’autoritarisme, et les enseignants, une fois passée l’impression flatteuse d’être, pour une fois, entendus, de voir leur souffrance professionnelle reconnue et prise en compte, risquent fort de ne pas être dupes de ce discours flagorneur et d’une politique contraire aux valeurs de justice sociale dont ils restent majoritairement porteurs, et ils risquent fort de réagir avec l’ampleur et la détermination qu’on leur connaît chaque fois qu’ils se sentent agressés par les politiques malthusiennes de leurs ministres, contre cette politique ségrégative et antihumaniste.

C’est pourquoi aussi le discours s’adresse, au-delà des seuls enseignants, à tous les « éducateurs », et à l’opinion publique, c’est-à-dire pour l’essentiel aux parents dont il reconnaît « la difficulté de la tâche », auxquels il promet qu’ils seront « soutenus et aidés à chaque fois que vous en aurez besoin pour éduquer vos enfants dès le plus jeune âge », mais sur lesquels pèse la menace de supprimer les « aides » qui leur sont accordées (les allocations familiales par exemple ?) « si vous les abandonnez à eux-mêmes »...

Résumons : Il s’agit d’en finir avec le compromis républicain issu de la Résistance et du plan Langevin-Wallon (une culture commune du plus haut niveau possible pour tous les élèves car conçue prioritairement comme un des éléments de l’épanouissement des individus), pour « être efficaces », et « atteindre nos objectifs économiques ». Il faut construire « l’école du XXIe siècle » générant une main-d’oeuvre idéologiquement docile, techniquement qualifiée et compétitive à chaque niveau de la hiérarchie du travail dans une économie capitaliste mondialisée en pleine phase de redistribution des rôles entre États et puissances financières. On est bien dans un projet hautement politique, en cohérence avec les exigences avancées depuis plusieurs années par le MEDEF et avec les autres volets de la « rupture » prônée par Sarkozy, au plan économique et social.

(*) Bernard Calabuig, Stéphane Bonnery, Joël Chenet, Brigitte Gonthier-Maurin, Annie Mandois, Franck Mouly, Daniel Rome, Etya Sorel, José Tovar.

Bernard Calabuig et Jose Tovar sont les coordinateurs de l’ouvrage collectif l’École en quête d’avenir, mars 2007, éditions Syllepse.

L’Humanité jeudi 13 septembre 2007

mis en ligne le jeudi 13 septembre 2007
par ML



  
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