Parents et jeunes adultes : qui paie quoi ?

Parents et jeunes adultes : qui paie quoi ?

Les parents se demandent jusqu’où ils peuvent aller dans la prise en charge financière de leurs grands enfants, et jusqu’à quand

Nicolas, 20 ans, vient d’être reçu dans une école de commerce à Rouen. Sa famille habitant à Paris, il va donc quitter le domicile de ses parents et ces derniers vont devoir, en plus des frais de scolarité élevés, payer un loyer. Mais comme ils en ont les moyens, explique son père, et qu’ils veulent « assurer son avenir », ils acceptent volontiers de « faire ce sacrifice ».

Sa sœur en revanche a abandonné ses études en cours d’année. « On l’a obligée à chercher un job pour qu’elle s’occupe, dit-il : elle a donc travaillé comme caissière dans un supermarché pendant trois mois. » Comme elle vit chez eux, ses parents ont hésité à lui demander une participation financière « pour le principe », mais comme elle leur a promis de reprendre des études l’an prochain, ils y ont renoncé. Elle a donc pu économiser pour se payer un grand voyage en Asie, cet été.

Daniel, 22 ans, n’a pas cette chance. Étudiant en master d’informatique à la faculté de Nantes, il travaille dans un MacDo, une quinzaine d’heures par semaine. « Je touche une bourse d’environ 350 € par mois, ma sœur aînée m’envoie 100 € de temps en temps, mes parents aussi. Mais ce n’est pas suffisant », dit-il. Il est donc obligé de se priver, notamment sur les sorties et les vacances (« j’en profite pour travailler à plein-temps »). Mais il ne s’en plaint pas. « Quand j’aurai fini mes études, dit-il, j’aurai le temps de m’amuser. »

« Les situations financières des étudiants sont tellement diversifiées qu’on ne parle plus d’étudiant moyen », souligne Louis Gruel, sociologue, chargé de mission à l’Observatoire de la vie étudiante (OVE).

Même si on peut, selon lui, distinguer trois grandes catégories, en fonction de leur degré de dépendance matérielle à leur famille, beaucoup passant, au cours de leurs études, d’une catégorie à l’autre. Il y a d’abord ceux qui continuent à vivre chez leurs parents (environ 40 %) : il n’y a pas pour eux de grosse rupture avec leur situation antérieure, même s’ils gagnent en général leur argent de poche pour financer leurs loisirs.

À l’autre extrême, il y a ceux qui sont indépendants financièrement de leur famille, même si leurs parents leur donnent des petits coups de pouce. Et entre les deux, on trouve une catégorie d’étudiants un peu bâtarde, ceux qui n’habitent plus chez leurs parents, mais sont encore matériellement dépendants d’eux : ce sont leurs parents qui paient leur loyer, les entretiennent, et ils reviennent chez eux pendant les vacances.

Les parents traquent la réussite contre le financement des études

Dans tous les cas, ce qui coûte cher, rappelle le sociologue Vincenzo Cicchelli (1), ce ne sont pas tant les études elles-mêmes que la prise en charge de la vie quotidienne des étudiants. Et cette prise en charge suscite chez leurs parents de nombreuses questions. Jusqu’où je peux financer leurs études et jusqu’à quand ? Qu’est-ce j’accepte de financer et qu’est-ce que je dois leur laisser financer eux-mêmes ? Et comment faire en sorte que l’assistance que je leur dois ne se transforme pas en assistanat ?

Ces questions se reposent quotidiennement et dans tous les domaines : vêtements, transports, nourriture, loisirs, voyages... Les parents y répondent souvent au cas par cas, en fonction des ressources dont ils disposent, mais aussi de principes éducatifs qu’ils réajustent régulièrement. Certains définissent précisément avec leurs enfants les postes qu’ils acceptent de prendre en charge : « les voyages d’agrément, c’est toi ; mais si tu pars faire un stage à Londres, on t’aide », ou « Comme tu ne mangeras plus ici, on te donne l’équivalent de ce que nous aurait coûté ta nourriture. »

« Il y a néanmoins une règle de base que les parents appliquent, souligne Vincenzo Cicchelli : ils troquent en quelque sorte la réussite contre le financement des études. » Et plus leur enfant fait des études prestigieuses, « monnayables » sur le marché du travail, plus les parents sont prêts à payer.

Mais quand il les interrompt, se retrouve au chômage ou en échec scolaire, la question devient plus épineuse et ils craignent alors que leur assistance ne se transforme en assistanat. De même, ils sont plus généreux avec ceux qui font des études prenantes (ceux qui préparent des concours) qu’avec un étudiant en sciences humaines à l’université, car ils estiment « qu’il a du temps pour faire autre chose ».

« Le modèle des “héritiers”, qui passaient peu de temps à l’université et utilisaient le reste de leur temps pour se cultiver, lire ou aller au théâtre, est devenu obsolète, dit-il. Dans les milieux aisés, le job étudiant est venu symboliquement remplacer ces activités ; il n’a pas tant une valeur d’aide financière qu’une valeur morale : il montre que le jeune est capable de se prendre en charge. » Mais les parents ne veulent pas non plus que leurs enfants passent trop de temps dans ces « petits boulots », pour ne pas compromettre la réussite de leurs études. L’équilibre n’est donc pas facile à trouver.

Derrière les questions d’argent se cachent d’autres enjeux

Autour de la prise en charge financière des jeunes adultes, se met par ailleurs en place, de manière plus implicite, selon Vincenzo Cicchelli, tout un code de « savoir-vivre », le jeune monnayant en quelque sorte l’aide de ses parents par des échanges de services, ou une participation plus active à la vie familiale.

« Ainsi, explique le sociologue, quand les parents disent à leurs enfants : “ce n’est pas un hôtel”, ils leur signifient par là “tu ne paies pas, mais tu dois participer à la vie de la famille”. Cette participation peut être matérielle (participer aux tâches ménagères par exemple), mais aussi immatérielle, de l’ordre de la conversation, du “savoir être” : les jeunes se doivent de dîner régulièrement avec leurs parents, d’avoir des attentions à leur égard. »

Derrière ces questions de dépendance ou d’indépendance matérielles se cachent donc des enjeux éthiques, mais aussi psychologiques et affectifs, dont on n’a pas toujours conscience, comme le souligne Patrice Huerre, psychiatre. « Les débats familiaux entre les parents et leurs jeunes adultes sont en effet largement marqués par leur degré de dépendance affective actuelle et passée, la qualité des relations qu’ils ont avec leurs parents et la confiance que ces derniers leur font.

Derrière les questions d’argent, peuvent se nicher aussi des tensions familiales, des jalousies, ou encore le passé des parents (“Moi, mes parents ne m’ont pas payé mes études, il n’y a pas de raison que je t’entretienne.” Ou au contraire : “La chance que je n’ai pas eue, je te la donne.”).

Les parents ont par ailleurs vis-à-vis de l’indépendance de leurs grands enfants une attitude ambivalente : ils ont envie qu’ils prennent leur autonomie et, en même temps, ils la redoutent, si bien que les jeunes reçoivent souvent d’eux des messages contradictoires (“Tu devrais te débrouiller tout seul, et en même temps, on te maintient dans une dépendance vis-à-vis de nous.”). »

Il reste que ces questions ne se posent pas dans les mêmes termes dans les familles les plus aisées, qui ont parfois du mal à résister à la tentation d’entretenir leurs grands enfants dans un état de dépendance financière prolongée, et dans les familles plus modestes, qui ont du mal à assumer la charge de leurs enfants étudiants, notamment quand ils font leurs études loin de chez eux, le poste le plus sensible - et qui a subi la plus forte hausse ces dernières années - restant le logement.

Les aides publiques sont en effet mal adaptées et insuffisantes, notamment envers les classes moyennes les plus modestes, comme l’a pointé le rapport parlementaire remis l’an dernier au premier ministre par le député Laurent Wauquiez (2). Or le choix d’un cursus qui correspond vraiment à ce que l’étudiant a envie de faire, se fait aujourd’hui sur une carte nationale (voire internationale) très diversifiée, et entraîne de plus en plus souvent une décohabitation de l’étudiant et un surcoût important pour sa famille.

Christine LEGRAND La Croix

(1) Auteur notamment de La Construction de l’autonomie (PUF). (2) Les aides aux étudiants, les conditions de vie étudiante : comment relancer l’ascenseur social, juillet 2006.

mis en ligne le mercredi 29 août 2007
par ML



  
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