Tentatives de suicide en Corse : l’inquiétante contagion

Au lendemain du passage à l’acte de deux collégiennes à Ajaccio, une fille de douze ans a été secourue, hier, alors qu’elle venait d’enjamber la fenêtre de son domicile.

« JE VAIS sauter ce soir. Et toi, t’es cap’ ? » Jeudi soir, en fouillant dans les affaires de Christelle et Zoé *, les policiers ont trouvé plusieurs messages du même type annonçant leur projet suicidaire. Peu auparavant, en fin d’après-midi, les deux adolescentes s’étaient jetées dans le vide depuis l’appartement de leurs pa­rents, quasi simultanément, à Ajaccio (Corse-du-Sud).

Défi morbide propagé au sein de leur collège ou paroxysme d’un mal-être partagé par les deux amies ? Hier, les enquêteurs peinaient à interpréter le geste de ces deux élèves scolarisées au collège Laetitia-Bonaparte. « Nous travaillons avec la brigade des mineurs pour déterminer s’il s’agit d’un jeu de rôle ou d’une affaire entre elles deux », explique le recteur d’académie, Gilles Prado.

Hier après-midi, une fille de 12 ans, élève dans le même établissement, a été interceptée par la police sur le rebord de sa fenêtre. « Sa présence, en équilibre instable, avait été signalée par un voisin », a précisé le procureur de la République d’Ajaccio, José Thorel. Selon lui, la jeune fille conversait peu auparavant sur Internet, via un blog, avec une élève scolarisée avec les deux adolescentes - sans qu’on puisse, à ce stade, établir un lien entre ces différents gestes. L’adolescente était-elle perturbée par le drame, comme bon nombre d’autres élèves du collège ? Hier matin, devant les grilles, les mines des camarades de classe et des surveillants étaient tirées.

Vers 18 heures, un coup de fil aurait déclenché ce passage à l’acte concerté. « Tu sautes, je saute », se seraient notamment dit les deux copines de 4e. La première, âgée de 14 ans et qui consultait depuis quelques mois un pédo­psychiatre, s’est jetée vers 18 h 50 d’une fenêtre du 3e étage donnant sur la cour intérieure de l’immeuble du centre-ville où elle vivait avec ses pa­rents. Un quart d’heure plus tard, la seconde, âgée de 15 ans, en a fait autant depuis sa chambre, au 2e étage d’un immeuble du quartier Saint-Jean, sous les yeux effarés de ses parents qui seraient entrés dans la pièce au moment fatidique.

« Pas tout à fait surprenant »

Hier, le pronostic vital demeurait « réservé pour la plus jeune », selon le directeur de l’hôpital, Bruno Michel, qui notait néanmoins « une légère amélioration ». « Son état s’est stabilisé. Comme son amie, elle a repris connaissance, a pu parler, mais ses blessures, notamment au niveau des organes internes, ne permettent pas de l’opérer pour l’instant. » La plus âgée, hors de danger, a pu être opérée pour réduire certaines de ses multiples fractures.

Les deux adolescentes s’expliqueront-elles ? Dans leurs affaires personnelles, ont été retrouvés des bouts de papier comportant les noms de huit adolescents, élèves des collèges ajacciens Laetitia-Bonaparte et Saint-Paul. Dès jeudi soir, tous les parents d’élèves ont été contactés par la cellule psycholo­gique mise en place par le rectorat pour « éviter tout risque de contagion », explique José Thorel qui a ouvert une enquête préliminaire pour « incitation au suicide ». « Il est prématuré de dire si cela dépasse le drame né de la relation fusionnelle entre deux amies, ou si cela s’étend à un groupe plus large, mais des indices nous amènent à le vérifier », ajoute le magistrat, qui évoque l’hypothèse d’un « jeu de défis morbides, tels que l’on peut en trouver sur Internet, dans les blogs de collégiens ou lycéens ».

Hier, nombre de parents d’élèves tremblaient à l’évocation de cette hypothèse. « Ce qui s’est passé est effroyable, mais pas tout à fait surprenant, estime Jean-Pierre, père d’une élève de 5e. On sait que les enfants passent de plus en plus de temps sur Internet. Et qu’ils en perdent le sens de la réalité. J’espère que ma fille n’est pas de ceux-là, mais comment en être totalement sûr ? »

* Les prénoms ont été modifiés.

mis en ligne le jeudi 31 mai 2007
par ML



  
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