Carte scolaire, les parents d’élèves réclament des garde-fous

Le débat sur la carte scolaire ne laisse personne indifférent. Beaucoup de familles voudraient pouvoir choisir l’établissement de leurs enfants

Elle a longtemps culpabilisé. En septembre dernier, Aïssa a pourtant décidé d’inscrire son fils de 12 ans en sixième à L’Espérance, un collège privé d’Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) plutôt que dans l’établissement de son secteur.

Il faut dire que la cité de la Rose des vents n’a d’enchanteur que le nom : de longues barres d’immeubles s’y succèdent, dans un état de délabrement tel qu’un vaste projet de rénovation est actuellement en cours. Le collège en porte les traces : problèmes de violence, grèves à répétition, mauvais résultats...

Mais la décision fut difficile à prendre. D’abord parce que Aïssa, présidente de l’association des femmes relais du quartier, voyait mal comment justifier ce choix auprès des familles qu’elle soutient. Ensuite parce que le coût de la scolarité, 200 € par mois, pèse lourd dans le budget de cette mère de cinq enfants. Il a fallu faire des sacrifices. Et elle s’interroge déjà sur l’avenir des plus jeunes.

Dans ce contexte, les annonces de Xavier Darcos, le ministre de l’éducation nationale, sur la suppression progressive de la carte scolaire, constituent un soulagement. « Je voudrais choisir l’établissement de mes enfants sans être obligée de recourir au privé. C’est important qu’ils connaissent autre chose que le quartier, où les adolescents que je rencontre ont le sentiment d’être exclus », confie Aïssa. "63% contre 98% : tout est dit"

À quelques kilomètres de là, dans la ville de Nanterre (Hauts-de-Seine), Maryse aurait aimé bénéficier de ces assouplissements. Il y a quelques années, lorsque son fils cadet était adolescent, cette institutrice à la retraite avait dû user de stratagèmes pour échapper au lycée du secteur. « D’un côté, vous aviez le lycée Joliot-Curie de Nanterre, 63 % de réussite au bac ; de l’autre Richelieu, à Rueil-Malmaison, 98 % : tout est dit », conclut cette mère de deux garçons, aujourd’hui consultants. À Rueil, le lycée propose une option « technologie des systèmes automatisés », relativement peu courante dans le département, qui permet à Maryse d’y inscrire son fils.

Avec cependant, comme Aïssa, un goût amer à la bouche. « J’ai travaillé toute ma vie dans l’éducation nationale et je suis attachée à l’idée de mixité sociale. J’aurais voulu faire autrement. Mais on veut donner le plus d’atouts possibles à ses enfants. » La suppression progressive de la carte scolaire signifie donc pour Maryse la fin d’une certaine « hypocrisie » du système. À Paris, en effet, d’après la revue Éducation et formations (juin 2005), pas moins de 40 % des élèves parisiens inscrits en sixième éviteraient l’établissement public de leur secteur.

Et pourtant. Comme de nombreux parents, impatients d’obtenir une plus grande liberté de choix, Maryse et Aïssa restent prudentes. L’une et l’autre s’inquiètent d’une suppression pure et simple de la carte scolaire. « La réponse n’est pas simple », soupire Maryse, reflétant les hésitations perceptibles dans de récents sondages sur la question. Dimanche 27 mai, le quotidien Ouest-France publiait un sondage Ifop selon lequel 54 % des Français seraient favorables au maintien de la carte scolaire. Deux jours plus tard, Le Parisien titrait, sondage CSA à l’appui, « 72 % des Français remettent en cause la carte scolaire ».

"Préserver la mixité sociale"

Si elles souhaitent un changement, les familles réclament des garde-fous. « Il nous semble indispensable de rénover la carte scolaire, car le système actuel ne garantit pas l’égalité des chances, résume Guillemette Leneveu, directrice générale de l’Union nationale des associations familiales (Unaf). Pour autant, attention à ce que la réforme ne se retourne pas contre les familles. Introduire de la transparence ne suffira pas : il faut aussi veiller à préserver la mixité sociale. » C’est la principale crainte des parents : qu’une liberté accrue s’accompagne d’un renforcement des inégalités. Même Maryse reconnaît que « la carte scolaire garantit un minimum de mixité sociale ».

Président de la fédération des parents d’élèves (FCPE) du Pas-de-Calais, Christian Dupuis est plus catégorique encore. « La suppression de la carte scolaire risque de renforcer l’élitisme et de sanctuariser les établissements les plus demandés, qui sélectionneront les meilleurs élèves. À l’inverse, les autres seront tirés vers le bas », redoute ce responsable informatique dont les filles jumelles sont inscrites en troisième dans un collège de REP (réseau d’éducation prioritaire). « Leur scolarité se passe très bien, la mixité sociale qui y règne est un véritable enrichissement », assure le militant.

Christian Dupuis ne souhaite donc pas supprimer la carte scolaire. D’autres parents, également conscients des risques, proposent eux de la supprimer en apportant des garanties. Et les idées ne manquent pas. Guillemette Leneveu insiste sur le « volontarisme » des établissements scolaires qui devront être garants de la mixité, « avec la vigilance des pouvoirs publics ». Ancienne présidente régionale Île-de-France de la Peep (deuxième fédération de parents d’élèves), Marie-Noëlle Papouin, qui milite aux Associations familiales catholiques, suggère de son côté « de développer les projets d’établissements.

Dans les Hauts-de-Seine, la CAF récompense 30 projets par an sur des thèmes aussi variés que la mémoire des quartiers ou la découverte des oiseaux. Et ça marche, même dans des zones difficiles où l’on voit que les enseignants et les élèves s’investissent de façon exceptionnelle », selon la bénévole. Aïssa, quant à elle, rappelle que toute politique de mixité sociale dans le milieu scolaire devra s’accompagner d’une politique du logement.

Marine LAMOUREUX LA CROIX

mis en ligne le mercredi 30 mai 2007
par ML



  
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