Quand le refus de l’école devient une maladie

Pour 2 à 3 % d’enfants atteints de phobie scolaire, prendre le chemin de l’école est un calvaire.

À l’hôpital Robert-Debré, des spécialistes tentent de leur redonner l’envie d’apprendre.

SACRÉ FARCEUR de Charlemagne. Sûr qu’en inventant l’école, il n’a jamais imaginé qu’il serait, un jour, le cauchemar de tant d’écoliers. Pourtant, à la veille de la reprise des cours, ils sont nombreux à fulminer contre lui. Louis est de ceux-là. Élève de sixième, il prend quotidiennement le chemin de l’école la mort dans l’âme. « Au collège, je suis mal pendant les récréations. Je suis encore plus mal quand je vais au tableau, j’ai toujours peur que quelqu’un se moque de moi », chuchote-t-il, dans un souffle.

« Il n’a jamais beaucoup aimé l’école, mais depuis son entrée au collège tout s’est aggravé, confie sa mère. Il ne fait pas du cinéma. Il a les mains moites au moment de partir, son coeur s’emballe. Parfois, ses crises de panique sont si violentes que je préfère le garder à la maison », reconnaît-elle. Aujourd’hui, elle a décidé d’aller chercher de l’aide à l’hôpital Robert-Debré, à Paris.

Ici, dans ce grand bâtiment blanc qui ressemble à un drôle de paquebot planté en bordure du périphérique parisien, on soigne d’ordinaire les petits corps ma­lades. Dans le service du Pr Marie-Christine Mouren et du docteur Marie-France Le Heuzey, on accueille de plus en plus souvent des enfants pétris d’angoisse : des gamins malades de l’école. Un trouble pris très au sérieux qui n’a rien à voir avec le banal vague à l’âme d’une collégienne qui n’aime pas son prof de maths ou d’un bon élève qui panique à la veille d’un contrôle de physique.

Stressés par un rythme qui n’est pas le leur, perturbés par des parents qui les poussent à l’excellence ou par des camarades qui les malmènent, ces enfants vivent l’école comme un calvaire. L’enfer de leur vie au quotidien. Il n’y a pas d’âge pour sombrer dans cet engrenage. « Le refus d’aller à l’école intervient parfois très tôt, en maternelle, quand la séparation avec la maman est difficile, au CP quand les écoliers entrent à la grande école, mais aussi au collège et même au lycée », affirme Marie-France Le Heuzey, qui travaille depuis trente ans sur le sujet.

Ne pas céder au chantage

La cause n’est jamais facile à déterminer, explique-t-elle. Mauvais résultats, racket, difficultés à établir des relations, sentiment justifié ou non d’exclusion... tout est possible. Une chose est sûre : la phobie scolaire affecterait de 2 à 3 % des enfants.

« Ce refus anxieux de l’école », comme disent les spécialistes, n’est pas soudainement apparu à l’aube du XXIe siècle. Simplement, il s’ag­grave. Vraisemblablement parce que les parents qui ont eux-mêmes une angoisse à l’égard de l’échec scolaire de leurs enfants exercent sur eux une pression trop forte. « Les enfants n’ont plus droit à l’erreur. Dès qu’ils collectionnent trois ou quatre mauvaises notes, c’est le drame, alors certains ne se sentent plus à la hauteur des espérances de leur famille. Ils craquent, et décrochent », observe un professeur de sciences physiques. Le malaise n’est pas toujours détecté rapidement. « Souvent, quand les enfants nous arrivent, ils ont été déscolarisés pendant des semaines, parfois des mois », observe Marie-France Le Heuzey. Au départ, relève cette spécialiste, les parents patientent, ils veulent croire que la crise d’angoisse est passagère. « Il faut leur dire de ne jamais prendre le malaise de leur écolier à la légère, conseille-t-elle, mais ils ne doivent pas céder au chantage d’un enfant qui promet que, dans une semaine, tout ira mieux et qu’il retournera en classe. Ce n’est pas vrai. Il inventera de nouvelles stratégies d’évitement pour se détourner toujours plus du chemin de l’école. »

Car la phobie scolaire n’a rien à voir avec l’école buissonnière. Elle relève d’un trouble du comportement. À l’hôpital Robert-Debré, des enfants sont parfois hospita­lisés de longues semaines. Une équipe les aide à reprendre confiance. Elle les ramène progressivement à l’école. D’abord dans une discipline que les enfants affectionnent, pour qu’ils y prennent du plaisir.

Certains ne se remettent jamais complètement de leur malaise d’hier. François, aujourd’hui informaticien, en fait partie. Il a été un écolier malheureux. Comme tétanisé pendant des années. « La gorge nouée, je passais mes journées à l’infirmerie, je n’avais pas d’amis. Ce n’est qu’à l’entrée au lycée que j’ai commencé à me sentir moins mal. Il me semblait que j’étais moins jugé. » Le fait même de repenser à cette époque lui donne, dit-il, « des frissons » quinze ans plus tard. En cinquième, l’angoisse chevillée au corps, il avait même réussi à ne pas aller à l’école pendant près de deux semaines. « Ma phobie de l’école m’avait donné des ailes. J’appelais chaque matin le principal en prenant la voix de mon père pour annoncer l’aggravation d’une supposée longue maladie, se souvient-il, je passais mes journées à traîner dans les rues.

Forcément, un jour, mes parents ont découvert mon stratagème. Ça a été terrible. »

LE FIGARO

mis en ligne le lundi 8 janvier 2007
par ML



  
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