La dyslexie, maladie mal connue

Des laboratoires de neuf pays européens viennent de lancer un vaste programme de recherche comparatif sur la dyslexie

Comment conjugue-t-on en anglais le verbe être à la première personne du singulier au présent ? « I am. » Prononcez « aïe », comme si je vous pinçais, et « âme », répète le professeur à ses élèves de sixième qui suivent leur premier cours d’anglais.

Dans la classe, tout le monde semble suivre. Tous ? Non. Adèle, 10 ans, a des difficultés. À prononcer, à écrire et à mémoriser ces nouveaux mots. Et surtout cet accent improbable, cette prononciation si différente du français, qui ne semble pas correspondre à ce qui est écrit.

Des difficultés pas vraiment étonnantes pour l’enseignant. Adèle est en effet dyslexique, et l’exercice est pour elle extrêmement déroutant. « À tel point que pour les dyslexiques sévères, les spécialistes recommandent de les dispenser de l’anglais écrit », explique Ariel Conte, psychanalyste et président de Coridys (1). Ce constat est aujourd’hui connu des enseignants de l’éducation nationale, des linguistes, des psychologues et des neurobiologistes. Mais pas encore très bien expliqué.

C’est d’ailleurs l’un des volets du programme européen de recherche sur la dyslexie, Neurodys, auquel participent le CNRS, l’Inserm et l’Institut Pasteur. Réunissant neuf pays, l’objectif est de déterminer les facteurs biologiques et environnementaux impliqués dans ce trouble de l’apprentissage très répandu, puisqu’en Europe il ne touche pas moins de 2,5 millions d’enfants.

Maladie complexe et multifactorielle

Environ 4.000 d’entre eux participeront aux différentes études, ce qui devrait permettre de prendre en considération, outre les causes générales de la dyslexie, les aspects spécifiques à chaque langue. Doté d’un budget de trois millions d’euros pour trois ans, ce projet devrait aboutir à la plus grande base de données biologiques mondiales sur la dyslexie.

Trouble de l’apprentissage de la lecture et de l’écriture, la dyslexie reste une maladie complexe et multifactorielle que l’on connaît encore mal. Depuis les travaux neuro-anatomiques de Galaburda, neurologue à l’université américaine Harvard, publiés en 1979 et, une dizaine d’années plus tard, les expériences d’imagerie médicale de Paulesu à l’université de Milan, les scientifiques considèrent qu’il s’agit d’un trouble neurologique, d’origine partiellement génétique, qui instaurerait progressivement un retard dans la capacité à lire.

Pour affirmer cela, ils s’appuient sur deux principales données. D’une part, la mise en évidence, à partir de l’examen de cerveaux de patients dyslexiques, d’amas de neurones, d’ectopies disent les spécialistes, dans une zone du cerveau où ils n’auraient pas dû être. Ces sortes d’excroissances sont le fruit d’un développement anormal et désorganisent la matière grise dans les zones du cortex cérébral.

La formation de ces amas neuronaux serait due à la mutation de gènes - au nombre de quatre à ce jour - qui sont impliqués dans la migration neuronale au cours du développement du cerveau de l’embryon. Toutefois, qui dit gène ne dit pas déterminisme absolu, comme on le croyait autrefois.

Facteurs génétiques et environnementaux

Loin de là. « Des études de génétique moléculaire plus poussées ont conclu que la part génétique de la dyslexie se monte à 50 % environ, les 50 % restant étant dus à des facteurs environnementaux », explique Franck Ramus, chercheur au laboratoire des sciences cognitives et psycholinguistique commun au CNRS, à l’École des hautes études en sciences sociales et à l’École normale supérieure à Paris, et coordonnateur de Neurodys.

L’autre donnée importante repose sur l’imagerie cérébrale. À l’aide d’un scanner, les neurobiologistes ont découvert que l’activité cérébrale de personnes dyslexiques est faible dans trois zones précises de l’hémisphère gauche, notamment les aires parieto-temporale et occipito-temporale, des zones qui, justement, font partie du « réseau de la lecture ». En résumé, si la dyslexie est une maladie complexe dans laquelle interviennent des mutations de gènes, ce n’est probablement pas la seule cause.

L’identification des facteurs environnementaux sera donc certainement l’un des volets les plus complexes du projet Neurodys. Ce terme recouvre aussi bien les facteurs biologiques qui agissent sur l’embryon et le fœtus durant la vie utérine, que l’ensemble des événements se produisant dans la vie du nouveau-né.

On sait aujourd’hui en effet qu’un traumatisme crânien ou que l’entourage psychologique et familial de l’enfant peuvent influencer la capacité à apprendre à lire. Certains éléments comme la richesse du vocabulaire employé, les stimulations intellectuelles, l’émulation ou la méthode d’enseignement de la lecture interviennent.

Plus surprenant : l’influence de la langue maternelle

Mais le plus surprenant, c’est certainement l’influence de la langue maternelle. Un volet auquel les chercheurs de Neurodys vont particulièrement s’attacher, puisqu’ils « expérimenteront » sur des enfants de neuf pays différents. On savait déjà, en effet, qu’il y a deux fois moins de dyslexiques chez les petits Italiens de 10 ans que chez les jeunes Américains.

Une étude clinique coanimée par Jean-François Démonet, chercheur Inserm à l’hôpital Purpan de Toulouse, et menée auprès d’étudiants français, anglais et italiens (dont les résultats ont été publiés il y a quelques années dans la revue Science), a levé le voile sur cette inégalité de la personne dyslexique face aux langues.

Au scanner (tomographe à émission de positons), tous les dyslexiques présentent une faible activité cérébrale dans la partie du lobe temporal gauche déjà évoqué. Tous, également, rencontrent des difficultés de mémoire phonétique à court terme. En revanche, les Italiens lisent mieux et plus rapidement que les Français et les Anglais.

Aussi surprenant que cela puisse paraître, ces différences peuvent s’expliquer par la structure même des langues. Pour les linguistes, l’anglais est une langue dite « irrégulière » ou « complexe ». Il existe en effet plus de 1.000 façons différentes d’écrire (graphèmes) la quarantaine de sons (phonèmes) existant dans la langue de Byron.

Par comparaison, la langue de Molière dispose de 190 graphèmes correspondant à 35 phonèmes, tandis que dans la langue de Dante on relève seulement 33 graphèmes pour 25 phonèmes. Les dyslexiques d’outre-Manche sont donc de loin les plus pénalisés, suivis par les Français et enfin les Italiens.

D’autres études ont montré que l’allemand et surtout le finlandais, langues très régulières, étaient moins cauchemardesques pour les dyslexiques. Une distinction qui est certainement pour quelque chose dans le fait qu’en Finlande les professeurs considèrent que les enfants ont appris à lire au bout de trois mois, alors qu’en France les inspecteurs de l’éducation nationale affirment que l’apprentissage de la lecture se fait progressivement tout au long de l’école primaire. Neurodys a pour mission d’en savoir plus sur ces différences.

( [1]


Le programme européen Neurodys

Neurodys regroupe 15 laboratoires de recherche scientifique et clinique répartis sur neuf pays : la France, la Grande-Bretagne, les Pays-Bas, la Suède, l’Allemagne, l’Autriche, la Hongrie, la Suisse et l’Italie. La partie française est conduite par des laboratoires du CNRS et de l’Inserm en collaboration avec l’Institut Pasteur et six centres référents pour les troubles du langage à Paris, Lyon, Marseille, Toulouse et Grenoble.

www.neurodys.com et, pour le volet français, www.genedys.org

La Croix du 30 octobre 2006


[1] 1) Coordination des intervenants auprès des personnes souffrant de dysfonctionnements neuropsychologiques

mis en ligne le vendredi 3 novembre 2006
par ML



  
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