Trois réformes urgentes pour sauver l’école

Trois réformes urgentes pour sauver l’école

Par Laurent Lafforgue et Marc Le Bris [Respectivement : Mathématicien, médaille Fields 2002 et ex-membre du Haut Conseil de l’éducation (HCE) ; Instituteur et directeur d’école. Auteur de Et vos enfants ne sauront pas lire... ni compter ! (Stock). Coresponsable du réseau Savoir lire écrire compter calculer (Slecc) de classes primaires « pilotes »].

Publié le 23 octobre 2006

L ’école de notre pays transmet de moins en moins bien les connaissances. Les personnes les plus diverses dressent ce constat : des militants d’extrême gauche et des conservateurs, des croyants et des libres penseurs, des professeurs et des parents d’élèves, des gens connus et de simples citoyens.

À la fin du CM 2, le quart des élèves ne savent pas lire couramment. La majorité d’entre eux ne maîtrisent pas l’orthographe, la grammaire, les conjugaisons, la rédaction, le calcul, la règle de trois ou les rudiments d’histoire, de géographie et de sciences. On entre au collège sans que ces bases soient acquises. Pour ne donner qu’un exemple, l’évaluation nationale d’entrée en 6e de 2005 a révélé que 60 % des élèves échouent à diviser mentalement 60 par 4.

Passé un certain âge, les lacunes accumulées ne sont plus rattrapables. Des professeurs constatent que les collégiens manquent de mémoire : on ne l’a pas exercée. La majorité des étudiants ne peuvent suivre un enseignement supérieur digne de ce nom. Certaines filières sont réduites à donner des dictées. Des facultés de sciences proposent des examens de type QCM : des questions auxquelles on ne répond que par oui ou non. En mathématiques, des professeurs des écoles d’ingénieurs s’inquiètent publiquement de la chute du niveau de leurs étudiants. Un grand nombre d’entre eux n’ont plus de compréhension réelle des cours, même après les fameuses classes préparatoires. Ils n’ont retenu que des procédures toutes faites.

Toutes les disciplines sont touchées, mais le plus grave est la ruine du français. Des professeurs de toutes matières ne peuvent plus enseigner quand leurs élèves - y compris parmi les Français « de souche » et dans les milieux favorisés - ne maîtrisent pas la langue écrite et même orale. La grammaire est le premier apprentissage du raisonnement. Savoir élaborer sa pensée en rédigeant de manière argumentée est indispensable à tout genre d’études et dans bien des métiers.

Aujourd’hui, tous les maillons du système éducatif sont malades. Mais le plus important est l’école primaire. Elle devrait donner aux enfants les savoirs élémentaires, mais aussi les habitudes de discipline, de travail, de sérieux, d’attention, de contrôle de soi que demandent l’étude et la vie en groupe. C’est une éducation différente de celle de la famille. Si ces savoirs et ces habitudes ne sont pas installés à la fin du primaire, ils ne le seront jamais. Au collège se révèlent toutes les carences, et la violence éclate.

Beaucoup d’enfants suivent des cours de soutien payants pour pallier les déficiences de l’école. Ceux des familles défavorisées ou non francophones subissent plus que les autres les conséquences de sa destruction. On les prive de la principale voie d’ascension sociale qu’ait connue la France, comme la maîtrise de la langue, des savoirs de base et de la culture. Sans les mots, la pensée reste infirme, les esprits prisonniers ne peuvent s’exprimer que dans une violence muette et aveugle, telle celle des émeutes de l’an dernier.

Notre système éducatif se délite depuis les années 1960, et cela va en s’accélérant. Les dernières générations de maîtres ont subi un enseignement dégradé. On leur impose dans les IUFM une prétendue formation qui n’est pas seulement inutile mais nuisible.

Mais attention ! N’accusons pas les professeurs et les instituteurs ! Comme les élèves, ils sont victimes de la destruction de l’école, résultat de la politique menée depuis des décennies, sous tous les gouvernements, par la plus grande partie de la hiérarchie de l’Éducation nationale inspirée par quelques idéologues. C’est pourquoi nous lançons un appel pour la refondation de l’école et, singulièrement, de l’école primaire.

Nous dénonçons une situation grave dont les conséquences s’observent déjà. Il en va de l’avenir intellectuel, culturel, scientifique, technique, économique, social et politique de la France, voire de sa survie.

Nous préconisons trois axes d’action :

Premièrement, récrire les programmes et les manuels. La plupart de ceux actuellement en vigueur sont désastreux. Les programmes doivent être rédigés en termes simples et concis de telle sorte qu’à la fin de chaque année les élèves eux-mêmes puissent lire et comprendre ceux qui les concernent. Ils doivent bénéficier d’horaires revenus, dans les disciplines fondamentales, à leurs niveaux d’il y a quarante ans : par exemple, en CP, quinze heures de français, au lieu de neuf actuellement. Programmes et manuels doivent posséder une forte structure interne à chaque matière, une cohérence d’une matière à l’autre, et une progressivité régulière d’année en année. Particulièrement à l’école primaire, ils doivent privilégier l’apprentissage des éléments, et aller toujours du simple vers le plus élaboré.

Deuxièmement, récuser la doctrine de « l’élève qui construit lui-même ses savoirs » et redonner leur place à des enseignements explicites, structurés et progressifs. Mais, sans dogmatisme aucun : les instituteurs et les professeurs doivent pouvoir procéder suivant leur expérience. Le plus important est la qualité de leur formation. Celle-ci doit être très riche et exigeante sur le plan des connaissances disciplinaires - un bon professeur est avant tout un professeur qui maîtrise sa discipline à un niveau plus élevé que celui où il doit l’enseigner - et comporter, d’autre part, une formation pédagogique concrète, reçue principalement sur le terrain auprès de professeurs chevronnés restés fidèles à l’instruction. Il faut en finir avec l’enseignement fumeux des prétendues « sciences de l’éducation ».

Troisièmement, rétablir partout un bon niveau d’exigence, et donc de travail. Les maîtres doivent pouvoir décider du passage d’un élève dans la classe supérieure en fonction de son intérêt bien compris et sans subir de pression. Un élève ne doit pas passer en CE 1 avant de savoir lire et écrire, car cela s’enseigne seulement en CP. S’il ne sait pas lire, il faut qu’il redouble, sans quoi il n’apprendra jamais. De même, un élève ne doit pas entrer au collège avant de maîtriser les savoirs fondamentaux indispensables à la poursuite des études. C’est pourquoi nous préconisons à la fin de l’école primaire un contrôle des connaissances - avec dictée, questions de grammaire, petite rédaction, petit problème et questions d’arithmétique - et la création d’un cours de rattrapage pour les élèves qui échoueraient.

RAPPORT INSEE

mis en ligne le jeudi 26 octobre 2006
par ML



  
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