Trop d’alcool dans les grandes écoles

Trop d’alcool dans les grandes écoles

Christine Ducros et Marie-Estelle Pech

Ils dirigeront demain les plus grandes entreprises du pays. Mais pour l’instant, les étudiants aiment faire la fête... et boire.

Le JEUDI soir, c’est Open Bar à Jouy-en-Josas, sur le campus d’HEC.

À Paris, pas un étudiant d’école de commerce qui ne connaisse ces soirées mythiques qui rassemblent entre 500 et 2 000 jeunes. La future élite des affaires a la réputation de savoir recevoir : les nuits sont longues, fort arrosées et jamais très onéreuses. « Si l’on achète un droit d’entrée et un billet aller-retour en navette depuis Paris, ça coûte au maximum 15 euros. Avec ça, vous pouvez boire jusqu’à plus soif car ces fêtes sont avant tout des mégabeuveries », explique une habituée, étudiante à l’ESCP-EAP, une autre école de commerce parisienne.

« Je n’ai jamais vu de gens se lâcher à ce point, raconte Barbara Duvauchelle, autre adepte de ces soirées HEC jusqu’en 2005. Ce sont de véritables orgies avec vomissements à répétition. Il faut dire que des pizzas à l’alcool, tout est sponsorisé. »

Baptisée « Le retour du Jeudi », par allusion au film Le retour du Jedi, la soirée de rentrée a eu lieu le 28 septembre. Elle aurait été à la hauteur de sa réputation : deux étudiants seraient tombés dans un coma éthylique. Le bureau des élèves (BDE) dément ces excès mais reconnaît que l’alcool est un sujet de tension récurrent entre étudiants et direction. « Il y a une pression de la direction pour limiter l’usage de l’alcool sur le campus », dit un de ses membres. Le BDE a toutefois accepté de signer une charte avec la direction pour lutter contre les abus.

Il y a de quoi faire. Car un bon BDE est un BDE qui sait organiser des fêtes, voire distribuer de l’alcool gratuitement. C’est même un argument de campagne pour se faire élire. Résultat ? Selon une enquête menée l’an dernier par la LMDE (La mutuelle des étudiants) auprès de plus de 9 000 étudiants, les élèves d’écoles de commerce et d’ingénieurs sont les champions toutes catégories de la consommation d’alcool. Ils sont 10% à consommer de l’alcool trois à quatre fois par semaine contre 6% en moyenne. Les étudiants en médecine, pourtant fiers d’afficher leurs comas éthyliques, sont 23% à boire de l’alcool au moins une fois par semaine, ceux des grandes écoles sont 45,4% !

Pour Michael Delafosse, président de la LMDE, « Il est urgent de contrer les entreprises qui, à coup de marketing, font succomber les étudiants et portent atteinte à leur santé. » L’enquête met en évidence la croissance des « premix », ces boissons sucrées très alcoolisées, dont la consommation, encouragée par la publicité et les gadgets, menace leur santé.

Les alcooliers sont très présents dans les soirées : ils financent gobelets, doseurs, gadgets, échantillons-tests et surtout, offrent d’importantes remises sur les bouteilles. « Nous appliquons et respectons la loi », plaide Alexis Capitant, directeur général de l’association Entreprises et Prévention, qui représente les intérêts de 19 entreprises du secteur (Pernod-Ricard, Bacardi-Martini, Brasseries Kronembourg, Rémy Cointreau, Heineken...) et finance bien des festivités.

60 000 fêtes étudiantes chaque année

Selon lui, il y a 60 000 fêtes étudiantes chaque année, dont 20 000 sont organisées par les grandes écoles. Parmi elles, 500 seraient parrainées par des marques. « Pernod-Ricard ne sponsorise pas directement les soirées sur le campus d’HEC : c’est interdit par la loi puisque l’école n’est pas un débit de boisson », explique Alexis Capitant. Mais ce lobbyste reconnaît que des accords sont trouvés avec certains bureaux des élèves sous forme de contrats commerciaux similaires à ceux signés avec les brasseurs, avec des remises de 10 à 15%.

Dans les fêtes organisées en discothèque, le sponsoring aussi bat son plein. « Là, nous ne sommes plus sur un campus, une discothèque dispose des licences nécessaires », commente Alexis Capitant, qui assure que ces opérations commerciales sont assorties d’« actions de prévention » et de distribution d’éthylotests. Car les fabricants d’alcool veulent à tout prix éviter de graves débordements qui seraient désastreux pour leur image. « En fait, ces entreprises aident les jeunes à boire proprement », grince un dirigeant d’une école de commerce de province.

Pour tenter d’agir en profondeur, l’EM-Lyon implique les associations d’étudiants. « Quand la direction menace ou interdit, ça ne sert pas à grand chose, explique la direction, quand c’est le conseil de la corporation, les choses changent. » À l’ESCP-EAP, la direction est parvenue à imposer des doseurs sur les bouteilles, « pour éviter les rations énormes »...

Le phénomène est en tout cas pris au sérieux par les députés qui ont créé une mission parlementaire sur la santé des étudiants et ont l’intention de consacrer une large part de leurs travaux aux problèmes d’alcool. Afin, selon le président de la mission, l’UMP Laurent Wauquiez, de « ne plus laisser faire n’importe quoi ».

mis en ligne le samedi 7 octobre 2006
par ML



  
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