L’éviction d’un formateur d’enseignants cristallise la querelle sur l’apprentissage de la lecture

LE MONDE | 02.10.06 |

La querelle sur les méthodes d’apprentissage de la lecture s’envenime : les formateurs des instituts universitaires de formation des maîtres (IUFM) ont décidé de manifester leur désaccord avec le ministre de l’éducation nationale, Gilles de Robien, à l’occasion d’un séminaire organisé, lundi 2 octobre, par le collège de France. Consacré aux sciences de la lecture et de son apprentissage, ce séminaire doit être conclu par une intervention du ministre.

Depuis décembre 2005, M. de Robien prône l’abandon des méthodes globales, fondées sur une reconnaissance photographique des mots, et le retour à la méthode syllabique. Les trois principaux syndicats d’enseignants du primaire s’étaient déjà démarqués des propos du ministre, en rappelant que les deux méthodes, obsolètes, n’étaient quasiment plus appliquées. Ils avaient même appelé, en janvier, à ne pas appliquer la circulaire du ministre sur l’apprentissage de la lecture.

Depuis, les programmes ont été légèrement revus, pour supprimer toute possibilité de recours à la méthode globale et réaffirmer l’importance du déchiffrage, mais sans aucune allusion à un quelconque retour à la méthode syllabique. On croyait donc la polémique apaisée. Mais l’éviction, début septembre, d’un spécialiste de la lecture, dont le module de formation à l’Ecole supérieure de l’éducation nationale (ESEN) a été supprimé, l’a relancée.

Considérant que les positions prises par Roland Goigoux, professeur à l’IUFM d’Auvergne, dans son dernier ouvrage (Apprendre à lire à l’école, Ed. Retz), allaient à l’encontre des orientations ministérielles, la direction de l’ESEN, soutenue par Gilles de Robien, a décidé de ne pas renouveler son séminaire sur la lecture. "Il est normal qu’un formateur de cadres ne puisse pas dire le contraire de ce qui est voulu par l’Etat", considère le ministre.

Dans son livre, Roland Goigoux critique notamment une plaquette diffusée aux enseignants par le ministère de l’éducation nationale, qu’il qualifie "d’ambiguë" par rapport aux textes réglementaires.

VIVE ÉMOTION

L’affaire a suscité une vive émotion chez les enseignants, leurs formateurs et les chercheurs. Les communiqués de soutien à M. Goigoux se sont multipliés. Le principal syndicat des inspecteurs de l’éducation nationale (SIEN-UNSA) est même sorti de sa réserve, dénonçant "une guerre contre l’intelligence". "Priver les inspecteurs d’un intervenant comme Roland Goigoux dans le cadre de leur formation, c’est réduire leur capacité à mieux percevoir la complexité des apprentissages", estime-t-il.

Après les syndicats d’enseignants, c’est au tour, lundi 2 octobre, des formateurs d’IUFM de dénoncer les propos du ministre sur la lecture, propos jugés "caricaturaux", et ses méthodes, considérées comme trop autoritaires.

"Les attaques permanentes, les propos contraires aux programmes de 2002 que nous considérons comme excellents, le rappel à l’ordre envers ceux qui ne sont pas dans la ligne officielle, la sanction contre un collègue professeur d’université qui n’a plus le droit de s’adresser à des cadres de l’éducation nationale : ça suffit !", estiment des formateurs d’IUFM dans un tract qui devait être distribué au sortir du séminaire du collège de France puis dans les IUFM.

"La communauté des formateurs des IUFM ne peut accepter d’être méprisée à ce point (...). Qu’adviendra-t-il de la formation des enseignants si elle est soumise aux ordres et menaces d’un ministre partisan ?", poursuit le tract, tout en rappelant que les IUFM sont des établissements universitaires et qu’il appartient aux formateurs et aux chercheurs de définir les contenus de formation soumis à l’agrément du ministère.

Les formateurs reprochent également au ministre d’avoir une approche de la lecture fondée exclusivement sur les neurosciences. Seuls des spécialistes des sciences cognitives devaient intervenir lors du séminaire organisé par le collège de France, soutenu par le ministère de l’éducation nationale.

"L’on ne saurait dissocier les approches psychologiques, concernant les mécanismes cérébraux de la lecture, des travaux conduits en sciences de l’éducation ou en didactique, considèrent les formateurs dans un texte-pétition. Si le débat public s’est engagé aujourd’hui dans la plus grande confusion, c’est bien parce que le ministre de l’éducation feint d’ignorer ce que les formateurs et ce que les enseignants font véritablement dans leurs classes."

Jeudi 28 septembre, M. de Robien a demandé à l’inspection générale de l’éducation nationale de vérifier que l’abandon des méthodes globales était bien effectif dans les classes, faute de quoi les enseignants pourraient théoriquement être sanctionnés.

Martine Laronche Article paru dans Le Monde édition du 03.10.06


CHIFFRES

7 % DES ENSEIGNANTS DE COURS PRÉPARATOIRE (CP) DISENT UTILISER UNE MÉTHODE "PUREMENT SYLLABIQUE", selon un sondage réalisé par l’Ifop sur un échantillon de 403 enseignants en septembre 2006 pour SOS-Education.

76 % DISENT UTILISER UNE MÉTHODE SYLLABIQUE "mais seulement en partie", 16 % une autre méthode.

LES MANUELS LES PLUS UTILISÉS par les enseignants de CP sont ceux qui combinent méthodes globale et syllabique.

En tête, trois ouvrages publiés chez Hatier : Ribambelle est utilisé par 10 % d’entre eux, Ratus et ses amis par 8 %, Abracadalire par 7 %. Léo et Léa (Belin), fondé sur la méthode syllabique, est utilisé par seulement 2 % des enseignants interrogés.

mis en ligne le lundi 2 octobre 2006
par ML



  
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